La disgrâce de Hu Jintao ?

Il cède à Xi Jinping la présidence de la Commission militaire centrale. Une transition rapide aux allures de désaveu.

Analyse Philippe Paquet
La disgrâce de Hu Jintao ?
©AFP

Outre la réduction de neuf à sept du nombre des membres du Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois (l'instance suprême du pouvoir en Chine), la plus marquante des décisions annoncées jeudi, à Pékin, est la nomination du nouveau secrétaire général du parti, Xi Jinping, à la présidence de la Commission militaire centrale du PCC, la CMC.

Mao avait coutume de dire que « le pouvoir est au bout du fusil ». L'Armée populaire de libération n'a jamais cessé, il est vrai, de jouer un rôle primordial dans l'histoire du Parti communiste chinois. Elle l'a d'abord porté au pouvoir, au terme d'une longue guerre civile, et elle l'a ensuite sauvé du naufrage en plus d'une occasion : le plus spectaculairement lors de la Révolution culturelle, qui avait plongé le pays dans le chaos, et plus récemment lors des événements de la place Tian'anmen, en noyant dans le sang la révolte estudiantine du printemps 1989.

C'est pourquoi contrôler l'armée demeure le moyen le plus sûr d'asseoir son autorité politique à Pékin. Les dirigeants historiques du régime (Mao Zedong, Deng Xiaoping et quelques autres), qui avaient derrière eux une longue carrière militaire, n'avaient, pour y parvenir, nul besoin d'autre chose que de leurs relations dans l'armée. Pour les plus jeunes, sans autre expérience que leur service militaire, la présidence de la CMC est devenue l'assurance théorique d'une prééminence du pouvoir politique sur les états-majors et les casernes.

L'importance du poste se reflétait dans cette singularité: en abandonnant leurs fonctions à la tête du parti et de l'Etat, les hommes forts de la Chine post-maoïste conservaient encore, pendant un an ou deux, la direction de la CMC. C'est ce que firent Deng Xiaoping et, après lui, Jiang Zemin. On y voyait le gage d'une transition en douceur, le temps de s'assurer que le successeur avait bien en main les rênes du parti. On s'attendait donc à voir Hu Jintao rester à son tour, pour quelque temps encore, à la présidence de la Commission militaire centrale.

Il n'en sera donc rien et on peut se demander pourquoi. La direction du régime a-t-elle voulu, en ces temps d'incertitude économique et d'instabilité sociale, consolider d'emblée l'autorité du nouveau secrétaire général, Xi Jinping, en lui mettant sans attendre le pied à l'étrier militaire? A-t-elle tout simplement voulu rompre avec une habitude qui n'avait plus beaucoup de sens dans le contexte d'un fonctionnement modernisé des institutions chinoises? A-t-elle voulu réduire le risque de luttes de factions en supprimant un lieu possible de contre-pouvoir, susceptible de réduire la marge de manœuvre du nouveau numéro un chinois?

Dans cette dernière hypothèse, il faudrait postuler le souhait de tourner immédiatement et radicalement l'ère Hu Jintao, dont certains commentateurs chinois n'hésitent pas à dire que les dix années de règne ont créé plus de problèmes qu'elle n'en ont résolu – un jugement sans doute un peu rapide, mais qui reflète le malaise suscité par les défis immenses que la Chine doit relever : inégalités sociales criantes, croissance économique en berne, crise écologique majeure, tensions ethniques au Tibet et au Xinjiang, sans parler d'une corruption endémique jusqu'au sommet de la hiérarchie comme l'a rappelé le scandale Bo Xilai.

Que l'étoile Hu Jintao ait pâli au point de justifier son départ immédiat de la présidence de la CMC, on pourrait en trouver une indication supplémentaire dans le fait que deux de ses protégés, pressentis pour monter au Comité permanent à la faveur du Congrès, ont finalement été écartés. Il s'agit de Li Yuanchao, l'ancien Premier secrétaire de la riche province du Jiangsu qui dirigeait jusqu'ici le très influent département de l'Organisation du parti (lequel supervise les nominations à tous les postes importants), et de Liu Yandong, la seule femme à siéger jusque-là au Bureau politique et à qui vient donc d'être refusé l'honneur de représenter la moitié de la population chinoise au faîte de l'appareil communiste. Nommée, elle aurait été la première femme depuis Mme Mao à jouir d'une telle aura.