Pendant ce temps, au Tibet

Les forces de l’ordre chinoises soufflent. Elles n’ont pas dû faire usage des extincteurs qu’elles avaient pris soin de déployer à Pékin pour prévenir toute velléité d’immolation par le feu. Le Parti communiste n’entendait pas qu’un Tibétain vienne ternir la bonne tenue de son XVIIIe Congrès

Sabine Verhest

Analyse

Les forces de l’ordre chinoises soufflent. Elles n’ont pas dû faire usage des extincteurs qu’elles avaient pris soin de déployer à Pékin pour prévenir toute velléité d’immolation par le feu. Le Parti communiste n’entendait pas qu’un Tibétain vienne ternir la bonne tenue de son XVIIIe Congrès

Il n’en reste pas moins que dix Tibétains se sont transformés en torche humaine ces dix derniers jours, dont quatre sur la semaine qu’a duré la grand-messe communiste et un hier - un adolescent - quelques minutes après l’annonce de la nomination de Xi Jinping comme n°1 du régime, selon l’agence "Chine nouvelle". Mais tous ont sacrifié leur vie loin de la capitale, dans les provinces du Qinghai, du Gansu et du Sichuan. Depuis le 16 mars 2011, septante-deux personnes, en majorité des moines originaires de l’est des zones peuplées de Tibétains, ont choisi cette forme de contestation pour réclamer la liberté, le respect des droits fondamentaux et le retour du Dalaï-Lama sur sa terre natale.

La réaction des autorités communistes ne varie guère depuis des mois : elles verrouillent la région, renforcent leurs patrouilles, refusent tout observateur étranger et rejettent inlassablement la faute sur le "dangereux séparatiste" que serait le chef spirituel des Tibétains. "La clique du Dalaï-Lama sacrifie des vies pour parvenir à ses objectifs politiques cachés", a encore déclaré Luosang Jiangcun, un des 2300 délégués (tibétain) au Congrès du PCC.

Il est difficile de prévoir ce que les nouveaux membres de l’instance suprême du pouvoir chinois réserveront aux Tibétains. On peut néanmoins remarquer que, comme attendu, Zhou Yongkang, qui a permis la montée en puissance de la police armée (fortement déployée au Tibet), ne siégera plus au Comité permanent du Bureau politique. Et n’y a pas été remplacé par Meng Jianzhu, un dur qui a orchestré des campagnes de répression de contestations dans les régions autonomes du Tibet et du Xinjiang, en tant que ministre de la Sécurité publique.

La vague d’immolations par le feu - on l’a compris - irrite au plus haut point le pouvoir chinois, qui redoute d’autant plus la déstabilisation de la région qu’elle risque de faire tache d’huile. Mais elle met également mal à l’aise les autorités tibétaines en exil qui peinent à se positionner face à ces vies perdues. "Quoi que je dise, les Chinois en rejettent le blâme sur moi", justifie le Dalaï-Lama. Il insiste sur le désespoir qui habite les siens face à l’oppression chinoise, appelle Pékin à la raison, conseille à ses interlocuteurs étrangers de se rendre sur place pour témoigner de la situation. Il moque aussi la méthode musclée et dès lors "complètement erronée" qu’endossait le président Hu Jintao pour parvenir à son objectif de "société harmonieuse". Si les communistes chinois "faisaient preuve de bon sens, ils la construiraient par la confiance, le respect, la compréhension. Pas par les armes", déclarait-il à "La Libre" en 2008.

Une question demeure toutefois : pourquoi le Dalaï-Lama, profondément touché par les souffrances endurées, n’a-t-il jamais clairement appelé les Tibétains à cesser de s’immoler en son nom ? Si d’aventure il escompte une réaction forte de la communauté internationale, il risque d’être encore longtemps déçu. Le black-out instauré par la Chine sur les zones tibétaines paie indubitablement. Les grandes manifestations qui avaient précédé les Jeux olympiques de Pékin en 2008 n’avaient déjà permis aucune avancée malgré un timing porteur. Au contraire, les conditions de vie des Tibétains n’ont fait qu’empirer.

Certes, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton s’est ouvertement déclarée "alarmée par les immolations de moines et de religieuses tibétains". Mais, au-delà de cela, le silence complaisant de pays démocratiques comme la Belgique ou d’une Union européenne prix Nobel de la paix reste assourdissant. Cela s’explique par le poids économique de la Chine bien sûr. Mais cela peut aussi se comprendre par la foi qui façonne les comportements tibétains et qui a tendance à rebuter certains, au sein de la gauche ou de la droite libérale athée.

Quoi qu’il en soit, l’espoir et la liberté ne pourront venir que d’un changement de politique et de mentalité en Chine, le jour où ses dirigeants comprendront qu’ils peuvent maintenir leur pouvoir sur un territoire sans tuer l’âme de ses habitants. Le Dalaï-Lama ne revendique d’ailleurs plus l’indépendance depuis vingt-cinq ans, mais une large autonomie et le respect des droits de son peuple au sein de la République populaire de Chine. Les négociations sino-tibétaines demeurent cependant dans l’impasse, notamment parce que les dirigeants chinois, tout intelligents soient-ils, n’ont toujours pas compris qu’ils devaient lâcher du lest. Las, les envoyés spéciaux du Dalaï-Lama, Lodi Gyari et Kelsang Gyaltsen, ont démissionné cette année. Si bien que l’on se trouve aujourd’hui devant un cercle vicieux : plus la répression s’intensifie, plus les Tibétains se révoltent, et vice-versa. L’issue reste terriblement incertaine et il risque bien de se trouver encore longtemps des Tibétains pour s’immoler par le feu dans l’indifférence internationale...