En Tunisie, la mise au pas de l’université aura-t-elle lieu ?

Le tribunal de première instance de la Manouba, dans la banlieue nord-ouest de Tunis, devrait se prononcer ce jeudi dans le cadre du procès qui oppose Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres, des arts et des humanités de l’université locale, à deux étudiantes en niqab.

Julie Schneider, correspondante à Tunis
En Tunisie, la mise au pas de l’université aura-t-elle lieu ?
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Le tribunal de première instance de la Manouba, dans la banlieue nord-ouest de Tunis, devrait se prononcer ce jeudi dans le cadre du procès qui oppose Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres, des arts et des humanités de l’université locale, à deux étudiantes en niqab.

Tout a commencé à l’automne 2011. Des jeunes de la mouvance salafiste occupent l’université de La Manouba pour réclamer, notamment, le droit au port du niqab en cours et pendant les examens. Refus catégorique de l’administration, qui se retranche derrière le règlement intérieur de la faculté. Pendant plus de trois mois, les cours ont été perturbés, voire suspendus. Les examens, reportés. Passées en conseil de discipline, certaines étudiantes en niqab sont alors renvoyées pour quelques mois. C’est le cas des deux jeunes femmes qui comparaissent. Le 6 mars, elles ont pénétré dans le bureau du doyen pour protester. Le lieu a été saccagé et une jeune étudiante accuse le doyen de l’avoir giflée, certificat médical à l’appui. Ce que nie ce dernier.

Jusqu’à cinq ans de prison

Habib Kazdaghli a alors porté plainte. Tout comme l’étudiante qui l’accuse de l’avoir frappée. Les étudiantes sont poursuivies pour "violation de l’intégrité d’un fonctionnaire" (un an de prison) et "détérioration de bien d’autrui" (trois à cinq ans de prison et 1 000 à 3 000 dinars d’amende - de 500 à 1500 euros environ). Après requalification du chef d’accusation, Habib Kazdaghli encourt, quant à lui, jusqu’à cinq ans de prison pour "acte de violence commis par un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions".

"Les pièces du dossier ne permettent pas une condamnation", estime l’un de ses avocats, Fayçal Zemni. "Selon le certificat médical, la gifle a été donnée sur la joue droite alors que le doyen est droitier; l’ambulance a mis plus de deux heures pour parcourir quatre à cinq kilomètres et le certificat médical n’est pas conforme", énumère-t-il, précisant avoir "tout fait pour ce que procès reste loin de la politique". Loin du débat sur le port du niqab.

Un soutien international

Car les deux camps s’accordent sur le caractère politique de l’affaire. "Le doyen n’accepte toujours pas les filles en niqab. Elles ont aussi le droit d’étudier. Il a attaqué le droit à l’apprentissage", dénonçait en novembre Nizar Toumi, un des avocats des deux étudiantes. En février, le tribunal administratif a pourtant donné raison à l’université : le port du voile intégral dépend du règlement intérieur de l’établissement. La faculté de La Manouba l’interdit en classe. Habib Kazdaghli dénonce, lui, "une pression pour mettre au pas l’université".

Universitaires tunisiens, français, mais aussi belges se sont mobilisés. "L’université doit pouvoir disposer d’elle-même. La liberté académique est un droit fondamental", expliquait Annemie Schaus, vice-rectrice de l’Université libre de Bruxelles, lors de sa venue en octobre avec une délégation belge, où figurait aussi l’avocate pénaliste Michèle Hirsch. Selon celle-ci, "l’accusation ne repose sur aucun élément probant. Si le doyen est condamné, ce sera une victoire des salafistes et cela montrerait leur influence grandissante au niveau de l’Etat. S’il est acquitté, c’est la victoire de l’Etat de droit".

"Nous luttons pour le renforcement de cette démocratie balbutiante", s’emportait en octobre Habib Mellakh, professeur de français à La Manouba et auteur des "Chroniques du Manoubistan", sorties le 14 janvier. "On a vécu un calvaire l’an dernier et les inquiétudes sont nombreuses. Il n’y a pas que l’université qui est touchée, mais aussi la presse et les artistes."