Le blues des Américains expatriés

Alimenté par le harcèlement fiscal, l’ostracisme des banques, la difficulté à être recruté et l’incompréhension des concitoyens au pays, le malaise est palpable au sein de la communauté américaine expatriée.

Carole Riegel, correspondante en Suisse
Le blues des Américains expatriés
©AFP

"Aux Etats-Unis, on prend les Américains de l’étranger pour des fraudeurs, alors que, là-bas, les niches fiscales pour les plus riches n’ont l’air de déranger personne." Alimenté par le harcèlement fiscal, l’ostracisme des banques, la difficulté à être recruté et l’incompréhension des concitoyens au pays, le malaise, qu’exprime Susan, une Américaine installée à Genève, est palpable au sein de sa communauté.

"Les expatriés souffrent de cette image détériorée et simpliste que leur renvoie la nation. Leur profil est en réalité complexe et très peu partent pour des raisons fiscales", analyse Amanda K.V. Koppenfels, de l’University of Kent à Bruxelles. "Mais les Etats-Unis sont un pays d’immigration, ils ne comprennent pas pourquoi des gens quittent le pays et s’installent ailleurs." Jusqu’à les accuser d’être antipatriotes, une critique blessante pour ces citoyens qui se veulent "premiers et meilleurs ambassadeurs de leur pays", dit une ressortissante à Genève, et qui sont "fatigués d’être traités comme des criminels".

Or, il "est de plus en plus difficile d’avoir un passeport bleu, en Suisse et dans le reste du monde", indique Susan. "On est rejeté, traité comme persona non grata, non pas par ce qu’on fait mais par ce qu’on est." Certains en viennent à renoncer à leur citoyenneté, une décision irrévocable.

"En bonne citoyenne américaine, j’ai payé pendant 28 ans mes impôts en Suisse et aux Etats-Unis", témoigne Susan. "Jusqu’à 2 000 dollars par an au fisc américain. En 2011, avec le taux de change défavorable et la retraite imposée, j’ai versé 24 000 dollars, plus 4 000 francs suisses en conseil fiscal. Ce n’était plus possible."

En 2011, 1 780 des 3 à 6 millions d’Américains vivant à l’étranger ont ainsi renoncé à leur citoyenneté, et 887 durant les trois premiers trimestres de 2012, selon le Federal Register.

"Un vrai enfer"

Les Etats-Unis sont en effet un des seuls pays au monde qui impose ses citoyens quel que soit leur lieu de résidence. "Un vrai enfer", explique Marylouise Serrato, directrice de l’American Citizens Abroad. "Il faut remplir deux déclarations fiscales, avec des règles de double imposition qui changent selon les pays de résidence. Même la retraite peut être imposée, et tous les comptes existants hors des Etats-Unis sont à déclarer, avec des pénalités exorbitantes en cas d’oubli." Pour Carlo Lombardini, avocat spécialiste de droit bancaire à Genève, "le vrai problème n’est pas de payer ses impôts, c’est l’incertitude et la complexité avec plusieurs interlocuteurs, plusieurs réponses, et le coût de tous ces conseils."

Formulaires complexes, conseils d’experts onéreux : être bon citoyen est un vrai casse-tête pour les détenteurs du passeport US. "Il est pénible de déclarer deux fois, et c’est si compliqué que j’ai dû acheter un logiciel pour m’en sortir", dit un économiste à Genève.

Avec l’affaire UBS et la livraison en 2009 de 4 450 noms de clients au fisc américain, les banques ont de surcroît durci leurs conditions et les clients américains sont bannis. "Trois banques en Belgique n’en acceptent plus", précise Marylouise Serrato. "En Suisse, il est devenu presque impossible d’ouvrir un compte, sans parler d’une hypothèque ou d’un prêt." Carlo Lombardini confirme. "Il est dangereux pour les banques de traiter avec les clients américains. Comme la législation fiscale est complexe, elles risquent de se retrouver devant un tribunal américain, ou alors de devoir se défendre au prix d’une véritable fortune. Beaucoup d’entre elles ont créé des sociétés spécialisées pour pouvoir travailler avec ces clients."

En réalité, conclut l’avocat , "les Américains vivent dans un système clos, même ceux qui sont hors des Etats-Unis".