"Trop vieux, trop cher ?"

Lorsque Daniel Retler aligne la liste des tâches à faire pour la journée, c’est son nom qu’il écrit désormais en regard de chacune. Le temps où il avait deux secrétaires, une voiture, un téléphone et une carte bancaire de fonction est révolu. Aujourd’hui jeune retraité à Bergbieten, non loin de Strasbourg, il a connu le chômage à 56 ans après avoir été cadre dirigeant dans la société Danzas vendue à la fin des années 1990 à la Deutsche Post avant d’être intégrée au réseau mondialisé de DHL. "Trop vieux, trop cher, j’ai été licencié avec un chèque en 2005, à trois ans de la retraite", raconte-t-il, en posant la question de l’avenir de "ceux que l’on remercie avant l’heure" à une époque où l’âge de ladite retraite est sans cesse repoussé.

Véronique Leblanc

L e chômage en Europe (5/6) - La France Reportage Correspondante à Strasbourg

Lorsque Daniel Retler aligne la liste des tâches à faire pour la journée, c’est son nom qu’il écrit désormais en regard de chacune. Le temps où il avait deux secrétaires, une voiture, un téléphone et une carte bancaire de fonction est révolu. Aujourd’hui jeune retraité à Bergbieten, non loin de Strasbourg, il a connu le chômage à 56 ans après avoir été cadre dirigeant dans la société Danzas vendue à la fin des années 1990 à la Deutsche Post avant d’être intégrée au réseau mondialisé de DHL. "Trop vieux, trop cher, j’ai été licencié avec un chèque en 2005, à trois ans de la retraite", raconte-t-il, en posant la question de l’avenir de "ceux que l’on remercie avant l’heure" à une époque où l’âge de ladite retraite est sans cesse repoussé.

Lui remercie son père qui l’a "forcé à bosser l’été dès qu’il a eu 14 ans". "Chaque mois a compté pour un trimestre", précise-t-il, et "j’ai pu être retraité à 59 ans". Ensuite, eh bien, il s’est "lancé" dans un combat qui l’occupe désormais au quotidien : faire quelque chose pour ces quadras et quinquas laissés pour compte du marché du travail.

En créant le réseau des "Jeuniors d’Alsace" en janvier 2012, il a voulu mettre sur pied un club de dirigeants qui aide les chômeurs et non un club de chômeurs. "20 à 30 % de demandeurs d’emploi, 70 à 80 % de membres ayant une activité et nous soutenant, l’équation permet au réseau de ne pas mendier des subventions et de favoriser les contacts entre employeurs potentiels et chômeurs lors des manifestations que nous organisons à Strasbourg, Mulhouse et bientôt Haguenau", dit-il.

Un traumatisme pour les femmes

"Facebook est par ailleurs un outil formidable, il permet les échanges d’informations", ajoute Daniel Retler, s’indignant de la déshérence dans laquelle sombrent brutalement des catégories entières de la population. "Beaucoup de femmes vivent un double traumatisme entre 40 et 50 ans", raconte-t-il, "le divorce et le licenciement. Elles se retrouvent alors seules avec des enfants encore scolarisés qu’elles ont eus tardivement pour construire une vie professionnelle qu’on les contraint à abandonner. C’est insupportable." Plus nombreuses que les hommes à s’inscrire au sein des "Jeuniors d’Alsace", les femmes sont aussi plus combatives, de l’avis de Daniel Retler. "Les hommes se battent un peu moins, même s’il ne faut pas généraliser."

Vingt-cinq mille chômeurs ont plus de 50 ans en Alsace, révèlent les chiffres. La région a perdu beaucoup d’emplois industriels dans le textile, l’automobile, la chimie, etc., laissant souvent les anciens salariés sans perspective d’avenir dans un contexte "où plus personne ne forme quelqu’un de cet âge". Chômage, RSA, paupérisation, incapacité d’aider les enfants, recours aux "Restos du cœur" avec, en plus, le spectre du recul de l’âge du départ en retraite La dépression est souvent au rendez-vous et les "Jeuniors" veulent aussi créer du lien pour éviter aux membres chômeurs de "plonger".

"Face à eux, le monde de l’entreprise se bat avec ses propres difficultés, étouffé fiscalement dans une France où la fiche de paie compte 24 lignes, contre 7 en Allemagne, et où le Code du travail est passé de 3 800 à près de 10000 articles en dix ans" , analyse Daniel Retler. "Les entreprises ne se mouillent plus, rechignent à donner un salaire fixe et écartent non seulement les seniors, mais aussi les jeunes." Il évoque un secteur informatique "saturé", des diplômés de haut niveau - fiscalistes par exemple - qui ne trouvent pas d’emploi et cite le cas d’une jeune travailleuse sociale qui alignait à 27 ans 40 contrats à durée déterminée (CDD). "Elle a tenu grâce aux Jeuniors", dit-il, en précisant que "ce mot-valise montre bien que l’âge ne peut être un facteur discriminant, pas plus pour les employeurs que pour les structures qui soutiennent les chômeurs".

Fondé pour aider les "anciens", ce réseau donne en effet un coup de pouce aux jeunes quand il en a l’occasion et a ainsi "placé" deux jeunes viticultrices alsaciennes en stage aux Etats-Unis et en Australie. En ce qui concerne les plus âgés, il agit "au cas par cas" via deux cabinets de recrutement strasbourgeois auxquels il envoie les CV de ses adhérents sans que cela ne leur coûte, puisque la facture est adressée aux entreprises "quand elles recrutent quelqu’un".

Une prise de conscience

"Les "Rencontres Café" que nous organisons sont aussi un levier" , précise Daniel Retler. "Elles favorisent les contacts directs plus fructueux que l’envoi classique de CV. Rien ne vaut la Real Life." Les contrats de génération prônés par le président Hollande dès le début de sa campagne, lui semblent une bonne chose dans la mesure où ils prévoient de coupler l’embauche d’un jeune avec le maintien en activité d’un senior mais Daniel Retler attend de voir. De manière globale, il sent "une prise de conscience" du problème, tout en précisant qu’il n’est pas encore prouvé que celle-ci se traduira dans des actions efficaces. Pourtant, conclut-il, "tous les membres du réseau sont convaincus que les seniors sont rentables pour l’entreprise, si l’on utilise à bon escient leur expertise. C’est le job du manager de rentabiliser un coût salarial qui peut sembler élevé. Mettre dehors les anciens dans une telle proportion n’est pas acceptable dans la France du XXIe siècle."