"Le choix de la date est tout sauf innocent"

Le Français Odon Vallet (université de Paris I) est un grand spécialiste de l’histoire des religions et un chroniqueur très apprécié des médias. Il a répondu aux questions de "La Libre".

Jean-Claude Matgen

Le Français Odon Vallet (université de Paris I) est un grand spécialiste de l’histoire des religions et un chroniqueur très apprécié des médias. Il a répondu aux questions de "La Libre".

Monsieur le professeur comment accueillez-vous l’annonce de la démission du pape Benoît XVI ?

Je parlerais de retraite plutôt que de démission. Premièrement : je vous dirais qu’elle ne me surprend pas. Je sais que Benoît XVI y a plusieurs fois songé ces derniers mois. Il me semble qu’il s’agit là d’une décision lucide et courageuse. Benoît XVI se sentait fatigué et il a tenu à renoncer à ses fonctions de chef d’Etat avant que cette charge écrasante ne l’accable de façon excessive, comme cela avait été le cas pour le pape Jean-Paul II. Il n’a pas voulu vivre une fin de pontificat semblable à celle de son prédécesseur. Et il faut l’en féliciter.

Quand même un pontificat de moins de huit ans, cela paraît court…

Détrompez-vous. Depuis saint Pierre, la moyenne des pontificats est de sept ans et onze mois. Nous y sommes à peu près.

L’exemple donné par Benoît XVI devrait-il être suivi à l’avenir ?

On peut dire, en effet, qu’il y aura désormais une jurisprudence Benoît XVI. Je crois que l’opinion publique n’est plus prête à accepter d’être dirigée par des malades. Elle attend de ses gouvernants, quels qu’ils soient, qu’ils œuvrent alors qu’ils sont dans la force de l’âge, en pleine capacité de leurs moyens physiques et intellectuels. Ce qui s’est passé avec les présidents français Georges Pompidou et François Mitterrand, aux commandes de la France alors que la maladie les rongeait, ne serait plus accepté aujourd’hui. C’est une leçon que quelqu’un comme la reine des Pays-Bas, Beatrix, a retenue, elle qui vient d’annoncer son abdication. Une leçon dont d’autres dirigeants de ce monde, comme la reine Elizabeth II d’Angleterre, seraient peut-être bien inspirés de méditer. D’ailleurs, même si la démission du Pape constitue quasiment un précédent, on ne doit pas oublier que d’autres que lui y ont songé, tels Jean-Paul II mais aussi Paul VI, qui voulut s’en aller le jour de ses 80 ans mais poursuivit sa mission six mois de plus sur la sollicitation de ses cardinaux.

On annonce une possible élection du successeur de Benoît XVI d’ici Pâques…

Nous sommes en face d’un timing parfait sur le plan de la symbolique. Voici que s’annonce le Carême, temps de pénitence. Participer au conclave d’où sortira le nouveau Pape est, en quelque sorte, pénitence. Endosser les habits du Pape est, en quelque sorte, pénitence, comme l’a montré Michel Piccoli dans le film "Habemus papam". Quant à élire le successeur de Benoît XVI pendant la Semaine Sainte, on ne peut rêver meilleur scénario pour l’Eglise. Non, le choix de la date est tout sauf innocent.

Pouvez-vous vous livrer au jeu des prévisions s’agissant du successeur du Pape démissionnaire ?

Il est évidemment trop tôt pour se prononcer d’autant plus que l’on entre souvent pape au conclave pour en sortir cardinal. Mais on peut raisonnablement avancer les noms des archevêques de Budapest, de Vienne et de Milan tout comme ceux du patriarche de Venise ou des cardinaux de Québec ou de Paris, Mgr André Vingt-Trois. N’oublions pas que celui-ci est un ancien élève du prestigieux Lycée Henri IV. Cela peut jouer, comme joua peut-être en faveur de Benoît XVI le fait qu’il ait été membre des Petits Chanteurs de Ratisbonne. Et l’opposition menée par l’Eglise française contre le mariage des homosexuels pourrait être un élément qui servira un candidat venu de l’Hexagone. Le successeur de Benoît XVI ne sera pas plus traditionnel que ce dernier, mais ne comptons pas, sauf surprise, sur un pape qui révolutionnera l’Eglise. Sur i>Télé, je n’ai pas exclu l’éventualité d’un pape non européen. S’il s’agissait d’un pape africain, il s’agirait même d’un signal fort. Les cardinaux africains passent une grande partie de l’année à Rome et sont tout à fait dans la ligne du Vatican. Je pense aussi à la possibilité d’un cardinal latino-américain, mais les cardinaux d’Amérique du Sud ne s’entendent guère entre eux.

Comment juger le pontificat de Benoît XVI ?

Disons qu’il s’est inscrit dans la continuité de celui de Jean-Paul II avec lequel le pape allemand s’entendit toujours très bien. Certes, Benoît XVI avait moins de charisme que son prédécesseur mais il fit peut-être preuve de davantage de continuité dans l’action car Jean-Paul II n’a jamais cessé de voyager aux quatre coins de la planète, au détriment parfois de ses missions à Rome.

Le Pape va se retirer dans un monastère dans l’enceinte du Vatican. Ne risque-t-il pas de jouer les belles-mères vis-à-vis de celui qui lui succédera ?

Il n’y a aucun risque. Je vois bien Benoît XVI continuer à écrire et surtout écouter cette musique qu’il aime tant, l’Ave Verum de Mozart et quelques œuvres de Jean-Sébastien Bach. Oui, je le vois bien