La cyber-dissidence effraie le régime communiste

Le 30 juillet dernier, Dang Thi Lieng, 64ans, se donnait la mort en s’immolant par le feu devant le siège du gouvernement populaire de Bac Lieu, un élégant vestige architectural de l’Indochine française, dans le sud du Vietnam.

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Philippe Paquet

Le 30 juillet dernier, Dang Thi Lieng, 64ans, se donnait la mort en s’immolant par le feu devant le siège du gouvernement populaire de Bac Lieu, un élégant vestige architectural de l’Indochine française, dans le sud du Vietnam. Elle entendait protester contre l’arrestation de sa fille, Ta Phong Tan, une cyber-dissidente qui militait sur son blog pour des réformes démocratiques et le respect des droits de l’homme. Ce geste désespéré n’eut pas l’effet escompté, au contraire, puisque la quadragénaire, ancienne policière reconvertie en activiste politique, fut condamnée à dix ans de prison, le 4 octobre. Deux autres blogueurs, cofondateurs avec elle du "Club des journalistes libres", Nguyen Van Hai (alias Dieu Cay) et Phan Thanh Hai, écopèrent respectivement de douze et quatre ans de détention au cours du même procès.

Cette immolation a reçu moins d’attention médiatique que les actes de même nature posés depuis deux ans par des Tibétains dans les provinces de Chine. Elle n’en a pas moins une résonance particulière dans un pays où l’on n’a pas oublié que des bonzes s’étaient eux aussi immolés par le feu pour dénoncer la guerre du Vietnam et défier le régime sud-vietnamien.

La répression de la cyber-dissidence est par ailleurs un phénomène commun à la Chine et au Vietnam. Dans ces deux pays communistes, les médias sont étroitement contrôlés et, bien que la liberté d’expression y soit théoriquement garantie par la Constitution, quiconque se risque à critiquer le parti unique au pouvoir et à fustiger ses dérives comme le népotisme et la corruption, s’expose à de sévères sanctions. Des parodies de procès se soldent généralement par de lourdes peines d’emprisonnement. Mauvais traitements et recours à la torture sont par ailleurs monnaie courante lors des interrogatoires.

La brèche du Web

Dans de tels systèmes, Internet a ouvert une brèche qui exaspère les autorités au Vietnam autant, sinon plus, qu’en Chine, comme le montre un rapport publié ce mercredi par la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH). Introduit au Vietnam en 1997, Internet s’y est développé à une vitesse vertigineuse. Le pays compte 31 millions d’internautes, soit un tiers de la population, une proportion qui dépasse les 50 % dans les villes. Le taux de pénétration est particulièrement élevé chez les jeunes en milieu urbain : jusqu’à 95 % des 15-22 ans à Hanoï, la capitale, et à Ho Chi Minh-Ville, l’ex-capitale du Sud-Vietnam, Saïgon. Phénomène plus dérangeant encore pour les autorités, quelque 88 % des internautes surfent désormais de chez eux, au lieu de fréquenter les cybercafés qui étaient plus faciles à surveiller.

Comme en Chine, les autorités ne cessent de renforcer leur arsenal législatif pour donner un vernis légal à la suppression de l’opposition politique en ligne. Elles frappent durement les blogueurs les plus connus pour faire des exemples, tout en harcelant et en intimidant les autres. L’accès aux sites sensibles est censuré, mais les jeunes Vietnamiens, doués, parviennent à contourner les "barrières". Facebook en fournit une illustration. Bien que régulièrement bloqué, le réseau social accueille un million de nouveaux membres chaque mois, ce qui fait du Vietnam le pays où Facebook enregistre son plus fort taux de croissance dans le monde.

Parallèlement, le régime tente de s’adapter. Il utilise Facebook pour faire la promotion de sa politique et mobiliser l’opinion publique (par exemple contre les empiétements chinois dans les zones maritimes que Hanoï considère comme étant vietnamiennes). Il a même créé sa propre version de Facebook, "GoOnline". Mais quand la carotte ne suffit pas, le bâton est utilisé de façon impitoyable.

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