"Une forme ultime de désobéissance civile"

Dicki Chhoyang, ministre des Affaires étrangères du gouvernement tibétain en exil, tente de sensibiliser le monde au sort de ses compatriotes. Sans grand résultat jusqu’ici.

Sabine Verhest

Tibet Entretien

Dicki Chhoyang, ministre des Affaires étrangères du gouvernement tibétain en exil, tente de sensibiliser le monde au sort de ses compatriotes. Sans grand résultat jusqu’ici.

La situation au Népal, où vient d’avoir lieu une immolation, est de plus en plus difficile pour les Tibétains : les manifestations y sont réprimées et le passage de réfugiés qui fuient la Chine pour l’Inde est rendu difficile. Comment l’expliquez-vous ?

Le Népal se montre très réceptif aux pressions chinoises. Espérons qu’avec un nouveau gouvernement, les choses changeront, mais les enjeux économiques et politiques sont tellement grands C’est en tout cas un développement très triste, parce que le Népal et le Tibet ont des liens historiques, culturels, politiques très forts à travers l’histoire.

Les Tibétains s’immolent par le feu depuis deux ans à un rythme régulier. Comment expliquez-vous le peu de réactions de la communauté internationale ?

La Chine tente de son mieux de contrôler toute l’information sortant du Tibet. Nous sommes évidemment déçus que les réactions internationales ne soient pas aussi fortes qu’elles devraient l’être mais, en même temps, la communauté internationale, je pense, commence à prendre conscience de ce qui se passe au Tibet et du fait qu’il ne s’agit pas de gestes isolés pour des raisons personnelles mais d’actes politiques pour l’intérêt collectif. Le fil commun est de permettre au Dalaï-Lama de revenir au Tibet et d’obtenir la liberté pour les Tibétains.

N’aide pas le fait que les immolations aient lieu une par une et que, cyniquement dit, cela entraîne une lassitude médiatique…

Ce sont des actes isolés, et c’est ce qui est embêtant pour le gouvernement chinois : il ne sait pas où aura lieu la prochaine immolation. Médiatiquement, ce n’est peut-être pas la bonne façon de faire, mais les actions ne sont pas coordonnées.

Les Chinois rejettent la faute sur le Dalaï-Lama qu’ils accusent d’orchestrer les immolations. Sont-ils crus sur la scène internationale ?

Qu’ils le soient ou non, nous maintenons, nous, notre position. Nous sommes favorables à ce qu’un comité d’enquête composé de représentants d’organismes internationaux respectés vienne enquêter sur le bureau du Dalaï-Lama. Et nous souhaitons que la Chine fasse de même, qu’elle ouvre à la communauté et à la presse internationales toutes les régions où les immolations ont lieu. Nous accuser de comploter est la meilleure façon pour Pékin de ne pas assumer sa propre responsabilité.

Pourquoi les Tibétains n’ont-ils pas recours à des formes de protestation plus classiques ?

Les régions tibétaines sont sous contrôle chinois depuis plusieurs décennies. Nous avons eu recours à des formes de protestation plus conventionnelles - des manifestations, des pétitions, etc. - mais nous faisons face à une autorité implacable. Si quelqu’un manifeste, il est réduit au silence en l’espace de quelques minutes et l’on n’a jamais plus de nouvelles de lui. Avec les immolations, peu importe ce que la Chine explique à la communauté internationale, il est très clair que quelque chose de flagrant ne va pas sur le terrain. D’autant qu’elles touchent toute la société tibétaine - des hommes, des femmes, des moines, des paysans, des nomades, des étudiants, des intellectuels. Ils sont nés et ont grandi sous l’occupation chinoise. La République populaire de Chine est le seul pays qu’ils aient connu et c’est vraiment par expérience personnelle des politiques mises en place dans les régions où ils vivent qu’ils agissent.

Il n’est pas toujours aisé, en Occident, d’interpréter ces immolations. S’agit-il d’actes de résistance ou de suicides désespérés ?

L’immolation est une forme ultime de désobéissance civile. Nous avons, dès le début, tenté de les décourager, mais ils sont déterminés à sacrifier leur vie pour afficher leur opposition. Il serait très facile, pour eux, de blesser un Han ou de s’attaquer à la propriété chinoise. Mais, dans la centaine d’immolations recensées, aucune attaque de ce type n’a été perpétrée. Une des forces de notre mouvement est que nous sommes déterminés à lutter sans avoir recours à la violence. Cela reflète nos valeurs.

Les autorités chinoises ont condamné des Tibétains à de lourdes peines pour “incitation à l’immolation”, fermé les régions sensibles aux étrangers, confisqué les postes de télévision, poursuivi des gens soupçonnés de fournir des informations à l’extérieur. Cela témoigne-t-il de la panique du pouvoir ?

Cela reflète l’erreur de jugement avec laquelle le gouvernement chinois fait la lecture des choses. Qui, par exemple, laisserait une personne qui lui est chère se faire brûler vive comme cela ? C’est inconcevable. Les Chinois ont le pouvoir de mettre fin à ces immolations en rassurant la population tibétaine, en entendant son message, en discutant avec elle. Nous leur disons : écoutez les gens, ne réagissez pas avec plus de répression, parce que cela devient un cercle vicieux et affecte votre image internationale. Ce que le gouvernement peut aussi faire, c’est revoir ses politiques. Il y a des gestes qui ne sont pas compliqués à faire, comme mettre fin aux séances de rééducation que les moines et les nonnes sont forcés de subir et durant lesquelles ils doivent dénoncer le Dalaï-Lama et jurer allégeance aux communistes. Ce n’est vraiment pas constructif, cela ne changera ni l’esprit ni le cœur des Tibétains et n’aidera certainement pas à augmenter leur loyauté envers le gouvernement chinois.

Et comment, vous, vous pouvez agir ?

Notre responsabilité - de la diaspora et de l’administration centrale tibétaine - est d’identifier une solution durable pour le Tibet et pas seulement dénoncer les politiques chinoises erronées. La dernière fois que les envoyés spéciaux du Dalaï-Lama ont rencontré les représentants chinois, en 2010, ils ont proposé que les régions tibétaines demeurent au sein de la République populaire de Chine mais jouissent d’une autonomie véritable en matière de religion, de culture, d’éducation. Nous maintenons cette position et voulons reprendre le dialogue tant que le Dalaï-Lama est en vie. Si la volonté politique existe à Pékin, ce sera possible. Nous sommes d’accord de rester partie intégrante de la Chine, c’est déjà beaucoup !