Campagne à l’italienne

A la veille des élections législatives italiennes de ces 24 et 25 février, Ezio Mauro, directeur du quotidien “La Repubblica”, nous éclaire sur les tenants et les aboutissants de la campagne électorale transalpine. Entretien.

Campagne à l’italienne
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Entretien : Bruno Fella

A la veille des élections législatives italiennes de ces 24 et 25 février, Ezio Mauro, directeur du quotidien “La Repubblica”, nous éclaire sur les tenants et les aboutissants de la campagne électorale transalpine.

Pourquoi le Peuple de la Liberté (PDL), le parti de Silvio Berlusconi, a-t-il fait chuter le gouvernement technique de Mario Monti en décembre dernier, peu de temps avant la fin programmée de la législature ?

L’Italie n’était plus à deux doigts du défaut de paiement, et, dans ce contexte, le PDL s’est senti libre de reprendre sa politique populiste contre l’Europe, l’euro, les taxes, les sacrifices… Ce parti n’aurait pas pu faire cette campagne typiquement populiste s’il n’avait pas pris ses distances avec le gouvernement et l’avait soutenu jusqu’à son terme. Le PDL n’imaginait pas que le président du Conseil démissionnerait. Il pensait avoir les mains libres pour pouvoir mener une longue campagne électorale, mais Mario Monti n’est pas rentré dans son jeu.

Pourquoi Silvio Berlusconi – qui, après la chute de son gouvernement, avait fait un pas de côté – est-il revenu au premier plan au sein de son parti et y a-t-il annulé les primaires ?

Berlusconi a fait un pas de côté, parce que les Italiens l’ont mis de côté. Avant que son gouvernement ne saute, en octobre 2011, il avait chuté dans les sondages à 23 % d’opinions favorables. Pire que lui, il n’y avait que son allié de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, avec ses 22 %. Aucun dirigeant européen ne peut s’accrocher au pouvoir avec de tels chiffres.

Qui plus est, les organisations patronales, professionnelles l’avaient désavoué. De même, bonne dernière, l’Eglise l’avait abandonné. Silvio Berlusconi a fait un pas de côté, submergé par les scandales publics ou privés et, surtout, de par son incapacité à gouverner. A ce moment-là, son parti a cru pouvoir gérer un passage normal de témoin entre son fondateur et ses successeurs, et avait, par conséquent, entamé la préparation des élections primaires.

Berlusconi, quant à lui – confiant en la mémoire courte des Italiens, son habilité en campagne électorale et l’impopularité de la politique de rigueur du gouvernement –, a décidé de reprendre les rênes de son parti. Naturellement, le leadership charismatique et populiste de Berlusconi et les primaires sont incompatibles. Les primaires, elles étaient bonnes pour les autres, mais pas pour lui.

Pourquoi Mario Monti, sénateur à vie et, donc, non soumis au vote populaire, a-t-il décidé de rentrer de plain-pied dans la campagne électorale avec une coalition à son nom ?

Monti a pris cette décision, convaincu que le crédit qu’il avait engrangé dans le monde, dans les chancelleries et les institutions européennes, pouvait être dépensé en Italie. Alors que cela ne va pas de soi. Mario Monti a pensé transformer son expérience gouvernementale en une expérience politique de plus longue durée, donner au pays ce centre qui pourrait équilibrer le conflit entre la droite et la gauche.

Mais la reconnaissance d’un dirigeant technique comme étant un leader politique potentiel n’est pas automatique : c’est une transition qui a besoin de temps. A un dirigeant technique appelé en urgence, on ne demande pas ce qu’il pense : on se demande juste ce qu’il va faire pour remettre sur pied la nation. A un dirigeant politique, on lui demande ce qu’il pense, où il se place culturellement, quelles sont ses idées, ses valeurs… Et ce centre que tente d’incarner Mario Monti a, pour l’instant, beaucoup de mal à se situer.

La coalition autour de Monti, qu’est-ce que c’est ? Un ersatz de la démocratie chrétienne qui a gouverné l’Italie jusqu’à être balayée par l’Opération Mains propres en 1992 ? Une alternative à droite pour briser le parti de Berlusconi ? Une coalition qui, comme d’autres par le passé, s’éparpillera aux premières difficultés ?

A l’épreuve du feu électoral, on verra si ses rangs tiennent. Pour l’instant, c’est un ensemble de vieux et de neuf. La composante ancienne, celle de Pier Ferdinando Casini et Gianfranco Fini, tous deux ex-alliés de Berlusconi. La composante neuve, celle des technocrates rassemblés autour de Mario Monti. On entrevoit, dans cette coalition, une ligne modérée, fortement européenne, libérale et, par conséquent, incompatible avec la droite berlusconienne et bien différente de celle de la gauche.

Cette coalition est sans nul doute destinée à s’allier à la gauche, au Parti démocrate (PD) de Pier Luigi Bersani, pour former un gouvernement de centre-gauche moderne dans la norme européenne. Mais, en même temps, je crois, en effet, que l’objectif de Mario Monti, à plus long terme, est de remplacer le PDL de Silvio Berlusconi. Ce pourrait être l’embryon d’un futur bipolarisme italien entre un centre-gauche modéré comme le PD et un centre-droit modéré et démocrate, mené par Mario Monti.

Ce serait la fin d’une “anomalie” italienne à droite...

Ce serait la naissance d’une droite que l’Italie n’a jamais connue. Avant, elle était fasciste. Après, elle a été berlusconienne. Oui, ce pourrait être la fin de l’anomalie berlusconienne : ce parti populiste, démagogue, irresponsable avec ses promesses insensées, qu’il ne pourra maintenir dans l’état des finances actuelles.

Sans même attendre le résultat des élections, il semble que seul un gouvernement composé du PD de Bersani et de la coalition de Monti soit viable... Je crois que cette alliance est la seule possible, la seule capable d’être responsable face aux problèmes de l’Italie, face aux exigences européennes, face à la nécessité d’introduire – en parallèle à la rigueur budgétaire que Mario Monti a tenté d’instiller dans notre pays – un peu d’équité sociale, une promesse que Monti n’a pas su tenir. C’est la seule alliance possible, mais les oppositions seront la véritable nouveauté de ce Parlement. Si le centre-gauche remporte ces élections, on risque de se retrouver avec deux fronts d’opposition fortement populistes.

L’un de droite, avec le PDL de Berlusconi et la Ligue du Nord déchaînés, qui risquent de provoquer l’animosité entre le nord de l’Italie et le gouvernement.

L’autre front d’opposition à gauche, tout aussi populiste, est divisé. D’un côté, le mouvement d’Antonio Ingroia qui voudrait que, dans un certain sens, les magistrats ne se contentent pas de rendre la justice, mais réforment la politique. De l’autre, le Mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo qui amènera au Parlement un genre de rébellion sociale qui invite les citoyens à s’en prendre à tous et à toutes, sans distinction. Ce sera un Parlement très difficile à gérer.

Que signifie cette montée en puissance du Mouvement de Beppe Grillo ? Et comment s’insère-t-il dans l’échiquier politique italien ?

C’est l’illustration de l’essor du populisme. Avant, les positions extrêmes au Parlement et en politique étaient représentées par des héritages idéologiques : une gauche communiste et une droite encore liée au fascisme. Aujourd’hui, ces positions idéologiques n’existent plus.

Elles ont été remplacées par le populisme, un mélange de simplification absolue et de banalisation des grands problèmes auxquels le pays doit faire face. Et, en pleine mondialisation, avec des problèmes très difficiles à résoudre, face auxquels le citoyen se sent isolé et a peur de perdre le contrôle de la situation, le populisme semble une idée très séduisante. Il invite le citoyen à se désintéresser de la chose publique et lui fait croire que les problèmes peuvent être réglés de manière très simple. C’est ce que raconte Berlusconi : on s’en fiche de la dette publique, on arrivera toujours à s’arranger. On ne doit pas tenir compte de l’écart entre les taux d’intérêt payés par l’Allemagne et l’Italie, on arrivera toujours à s’arranger. On supprimera des taxes, on arrivera toujours à s’arranger.

Beppe Grillo, lui, demande à ce que l’on ferme les banques. Grillo et Berlusconi banalisent ces problèmes. Ils s’appuient sur une colère sociale et une défiance par rapport aux institutions. S’il n’y avait pas cette colère, cette défiance, les populismes de droite, comme de gauche, ne pourraient pas trouver un terrain fertile. Comment s’en étonner ? Les partis politiques sont à peine à 5 % d’opinions favorables et le Parlement est à 8 %.

Quel est le thème principal de campagne ?

Ce sont malheureusement les alliances entre partis, alors que le pays vit une crise économique : le mal chronique de l’Italie, sa dette publique et la tragédie du chômage. Il n’y a pas de travail. Des jeunes qui, jusqu’à 35 ans, ne trouvent pas de travail, pèsent sur le budget familial, n’ayant aucun rôle dans notre société, n’ayant pas la possibilité de construire leur famille, leur vie. D’un autre côté, on a des personnes qui sont exclues du marché du travail à 55 ans pour la première fois, après une vie où l’on considérait que le travail était là, à portée de main, pour tous. Et là, ils se rendent compte qu’ils n’en trouveront plus. Cette situation provoque des réflexes d’insécurité au sein des familles. Une insécurité non seulement économique, mais également quant au rôle que chaque personne joue au sein de notre société.

Pourquoi Mario Monti, Pier Luigi Bersani et Silvio Berlusconi ont-ils annoncé des listes électorales “propres” ? Et ont-ils réussi ce pari ?

Ils l’ont annoncé, parce que la corruption est l’un des principaux maux qui gangrènent notre pays. La loi anticorruption que l’Europe nous demande depuis des années est passée, mais dans une mouture pour le moins édulcorée à cause des résistances explicites du parti de Silvio Berlusconi. Tout cela est, d’une part, lié aux aléas judiciaires de son dirigeant et de certains de ses fidèles, et, d’autre part, à une résistance de type culturel en Italie.

Trop souvent, le message que l’on envoie aux électeurs, c’est que la lutte contre la corruption n’est pas une priorité pour l’Italie. Alors que la corruption est un énorme problème qui engloutit chaque année 60 milliards d’euros, un problème constant comme on l’a encore vu récemment avec l’administrateur général d’une des plus grandes entreprises italiennes, la Finmeccanica, arrêté pour des soupçons de corruption.

Il y a aussi l’ex-président de la Lombardie et celui de la région des Pouilles. Il y a l’affaire de la banque Monte dei Paschi di Sienna… Nous vivons dans un contexte de corruption, de “malgouvernance” des entreprises privées, qui prouve que le problème n’est pas qu’en politique. Il fut un temps où on a jeté des pièces de monnaie aux politiciens corrompus, mais on ne l’a jamais fait pour les dirigeants d’entreprises privées ou publiques. Et en politique, oui, c’est encore pire.

Berlusconi a exclu des candidats de ses listes électorales qu’il ne pouvait décemment présenter, mais il y a encore l’ex-président de la Lombardie, accusé d’association de malfaiteurs, ou l’ex-président de la région des Pouilles, condamné, en première instance dans une affaire de corruption, à quatre ans de prison (réduits à un) et à cinq ans d’inéligibilité. De qui se moque-t-on ?

Monti, 69 ans, Berlusconi, 76 ans, ne sont plus dans leur prime jeunesse. Leur parti peut-il se passer d’eux ? Quel pourrait être l’avenir du cadre politique italien ?

Berlusconi a fait un miracle en construisant le parti qui a gagné les élections en 1994. Un parti créé ex nihilo sur les cendres de la Ière République, mais il ne s’est jamais préoccupé de lui trouver une culture politique qui pourrait lui garantir sa survie après son départ, une culture moderne modérée d’un parti conservateur européen. Le PDL fait corps avec son chef. L’horizon du parti, c’est l’horizon du pouvoir berlusconien. Il me semble pour le moins difficile que cette droite n’explose pas avec la fin de l’aventure berlusconienne. Pour Monti, on n’est qu’à peine au début de l’aventure. Il reste à voir la réaction des électeurs. Mais il est clair que c’est une alliance de forces très différentes qui n’ont même pas voulu se rassembler dans une liste unique, et elle ne tient que par le prestige de l’ex-président du Conseil.


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