Plongée dans le secret d'un conclave

Place Saint-Pierre, le peuple catholique attend la fumée blanche. Pendant ce temps, dans le secret de la chapelle Sixtine des hommes prient et votent loin de tous et de tout... Voici un scénario fictif pour comprendre la réalité et les coulisses d'un tel conclave. Vu de l'intérieur.

Bosco d'Otreppe, envoyé spécial de LaLibre.be au Vatican
Plongée dans le secret d'un conclave
©AFP

Place Saint-Pierre, le peuple catholique attend la fumée blanche. Pendant ce temps, dans le secret de la chapelle Sixtine des hommes prient et votent loin de tous et de tout...

Voici un scénario fictif pour comprendre la réalité et les coulisses d'un tel conclave. Vu de l'intérieur.

Brièvement le cardinal lève les yeux au ciel. Cela fait deux jours maintenant qu'il passe une bonne partie de ses journées dans la chapelle Sixtine, mais il ne peut se lasser d'observer cette voute que Michel-Ange mit 849 jours à peindre tout seul.

Lui, le cardinal, n'est pas tout seul dans cette chapelle. Et malgré la beauté du lieu, il ose espérer que ce conclave ne sera pas aussi long que le labeur de Michel-Ange. Car si cette période, qui amène à l'élection d'un nouveau pape, est bien mystérieuse vue de l'extérieur, pour lui comme pour ses 114 confrères, elle demeure une épreuve bien fatigante.

Volets fermés et ondes gsm brouillées

Cela fait deux jours également qu'on lui a montré sa chambre dans la Maison Sainte-Marthe construite sous Jean-Paul II. C'est là que le soir, après les quatre scrutins qui ont ponctué la journée, il rentre manger, discuter, prier et se reposer.

La maison Sainte-Marthe est au sud de la Basilique Saint-Pierre, alors que la chapelle Sixtine est au nord de celle-ci. La distance n'est pas bien grande, mais pas question de s'y rendre à pied. Des véhicules aux vitres teintées organisent les trajets. Même si, en ces jours, le Vatican est presque vide de tous ses habitants, il s'agit de ne croiser aucun regard. Dans les humbles appartements que l'on a mis à sa disposition, ainsi qu'à celle de ses collègues d'ailleurs, s'il bénéficie d'une petite salle de bain individuelle, d'un lit, d'un bureau, d'un crucifix et d'une horloge, pas question de profiter de la vue depuis la fenêtre. Les volets resteront fermés jour et nuit. Aucun contact avec le monde extérieur n'est décidément toléré, même les ondes GSM et les réseaux Wifi ont été brouillés, les autorités du Saint-Siège craignant des tentatives d'espionnage.

Ces sévères conditions témoignent à elles seules de l'origine du mot conclave, qui provient du latin cum clavis ("avec une clé"). Cette tradition date de 1274 lorsque les cardinaux de l'époque, après plusieurs années de discussions, ne parvenaient à se mettre d'accord pour élire leur nouveau pape. Le prince de Viturbes (petite ville où se tenaient les pourparlers) décida alors de les emmurer tant qu'un accord ne serait trouvé. Les cardinaux s'activèrent bien plus concrètement, vous l'imaginez... Mais ce sévère cloisonnement témoigne aussi des très nombreuses pressions politiques qui, au court des siècles, ont jalonné l'histoire de la papauté. L'Église, aujourd'hui, tient à son indépendance.

Ce soir, dans la petite maison Sainte-Marthe, lorsqu'il se réunira avec ses confrères autour du repas servi par quelques cuisiniers, les discussions iront bon train. En effet, quelques personnes de confiance et indispensables au bon déroulement des opérations suivent le conclave des cardinaux, telles que des cuisiniers, des médecins et des cérémoniaires. Si l'élection d'un pape se joue énormément au fil des nombreux conciliabules et discussions, tout se décide lors de ces fameuses séances de vote.

Quatre scrutins par jour

Les scrutins se déroulent donc dans une chapelle Sixtine fermée, gardée et protégée extérieurement par de vigoureux gardes suisses. À l'intérieur, tous les cardinaux de moins de 80 ans, après une messe d'entrée en conclave et une procession où ils ont invoqué l'Esprit Saint, jurent une main sur la Bible de s'engager à rester indépendants de toute ingérence extérieure, et à garder le secret sur tout ce qui va se passer d'ici la fameuse fumée blanche. Une fois que tous ont prêté serment, après une prière à la Vierge, peuvent commencer les scrutins.

Les scrutins, il y en a deux le matin et deux l'après-midi. Sur des bulletins secrets, chaque cardinal inscrit le nom de son favori pour le trône de Saint Pierre avant de les déposer dans l'urne prévue à cet effet. Une fois tous les billets recueillis, trois scrutateurs tirés au sort dépouillent les bulletins, égrainant à haute voix les noms choisis par les cardinaux. Ensuite, trois autres réviseurs refont tous les comptes. Si un cardinal obtient deux tiers des voix, il est élu, si ce n'est pas le cas, on refait un scrutin. Quoi qu'il en soit, après chaque vote, l'ensemble des billets est brulé dans un poêle installé pour l'occasion (voir photo AFP ci-dessous), et qui crache sa fumée dans le ciel de la Place Saint-Pierre sur laquelle des dizaines de milliers de catholiques attendent déjà leur nouveau pape. Si la fumée est blanche, c'est la délivrance, si la fumée est noire c'est que rien n'est encore décidé. Au cours de l'histoire, les cardinaux se servaient de foin mouillé ou sec en fonction de la couleur qu'ils voulaient donner à leur fumée. Aujourd'hui, des fumigènes rendent les volutes bien plus distinctes.

Des scrutins, il peut y en avoir à l'infini. Dès le cinquième jour, cependant, des temps de prière cassent le rythme effréné du décompte des voix, et dès le treizième jour, les cardinaux ne peuvent plus choisir qu'entre les deux seuls noms qui ont obtenu le pus grand nombre de votes favorables.

On prie et on vote

"Lors du pré-conclave on se rencontre et on discute", énonce une vieille formule, lors du conclave en lui-même "on prie et on vote". Et c'est vrai que lors de ces quelques jours d'élection, tout est tourné vers Dieu, tout est extrêmement codifié, tout est rituel. Le but pour les cardinaux, portés par la prière du peuple catholique, est d'accueillir dans le secret de leur cœur le Saint-Esprit qui demeure pour eux "L'esprit de Vérité" capable de les guider et de les éclairer dans leur choix.

"Habemus Papam"

"Acceptes-tu ton élection canonique Souverain Pontife ?" La phrase prononcée en latin par le cardinal Re qui préside le conclave surprend notre pauvre cardinal qui s'était abimé dans la contemplation des fresques, et avait oublié d'écouter ce qui se passait. Pourtant tout le monde le regarde amicalement. Il a été choisi pour succéder à Benoit XVI. "Oui oui bien sûr", répond-il spontanément en cherchant dans sa tête son nouveau nom de pape.

Place Saint-Pierre la fumée blanche réveille les pèlerins, les cloches de la basilique résonnent dans Rome. Notre nouveau Pape choisit une soutane blanche, prie et remercie ses confrères qui viennent s'agenouiller devant lui.

"Habemus Papam", annonce le cardinal Tauran à une foule en liesse depuis le balcon de la Basilique. Il reste à note nouveau pape quelques minutes avant d’apparaitre au monde. "Fichtre... mon Dieu m'a encore surpris", se dit-il un peu ému, mais joyeux tout de même.


Le conclave: questions simples sur une institution unique - Qu'est-ce qu'un conclave? Le mot vient du latin "cum clavis" (avec des clefs). Il désigne à la fois l'enceinte où sont enfermés les cardinaux pendant la période d'élection d'un nouveau pape et l'assemblée des cardinaux réunis pour cette élection. Le strict huis clos du conclave est censé les aider à décider vite et à l'abri des pressions extérieures. - Qui sont les cardinaux? Ce sont les électeurs du pape, mais aussi ses conseillers, et quand il meurt, ils assument collectivement la vacance du pouvoir. Ils portent la couleur rouge, signe de la fidélité à l'Eglise jusqu'au martyre. Ceux qu'on surnomme "les princes de l'Eglise" sont nommés par le souverain pontife en exercice et gardent leur fonction jusqu'à leur mort. Certains participent au Vatican au gouvernement de l'Eglise, d'autres sont archevêques dans leur pays, d'autres sont des théologiens. Depuis 1970, sur décision de Paul VI, seuls les cardinaux de moins de 80 ans participent à l'élection du pape. Ils sont aujourd'hui 117. - Se déclare-t-on candidat à la fonction de pape? On ne se déclare pas, c'est l'assemblée des cardinaux qui doit penser à vous. Il est par ailleurs interdit aux cardinaux de conclure des accords, de faire des promesses ou de prendre des engagements qui lieraient le pape une fois élu. - Quels sont les atouts indispensables au futur pape? Il doit avoir fait la preuve de ses capacités de "pasteur des âmes", de théologien et de diplomate. Il en aura besoin pour mobiliser les énergies de l'Eglise sur tous les continents, pour naviguer entre replis crispés ou dérives modernistes, et pour protéger la diplomatie du Saint-Siège des pressions. Il doit parler l'italien qui est devenu la langue du Vatican, mais, de plus en plus un polyglotte (comme l'étaient Jean Paul II et Benoît XVI) est souhaité. - "Libéraux", "progressistes", "conservateurs": comment ces étiquettes de la politique s'appliquent-elles aux cardinaux? Tous les cardinaux partagent la même doctrine sur le respect de la vie humaine, de la conception à la mort, sur le caractère sacré du mariage, union entre un homme et une femme, sur le prêtre homme à l'image du Christ. Mais les libéraux et les progressistes privilégient les préoccupations "pastorales", la recherche du dialogue, tandis que les conservateurs insistent davantage sur la réaffirmation des principes et la tradition. La plupart des cardinaux sont très "orthodoxes" dans leur doctrine, donc plutôt conservateurs, mais en même temps ils peuvent se positionner de manière progressiste et ouverte sur des sujets sociaux. - Comment vote-t-on en conclave? L'assemblée demande d'abord à l'Esprit Saint d'agir sur elle. Le conclave est ouvert par une messe, ponctuée par des prières. Les cardinaux votent à bulletin secret, l'abstention est interdite. Le pape est élu à la majorité des deux tiers. - Un élu peut-il refuser d'être pape? La Constitution apostolique le prie "de ne pas se dérober à la charge à laquelle il a été appelé, par crainte de son poids, mais de se soumettre humblement à la volonté divine". - Que se passe-t-il quand le pape est élu? Le cardinal doyen recueille son consentement puis lui demande "de quel nom voulez-vous être appelé?". Les autres cardinaux lui prêtent allégeance, puis on rend la décision publique. - Comment sait-on quand un pape est élu? Les bulletins sont brûlés matin et soir dans un petit poêle installé dans la chapelle Sixtine où ont lieu les votes. Une fumée noire (provoquée par de la paille ajoutée et plus récemment l'adjonction d'un produit chimique) indique des scrutins négatifs, une fumée blanche l'élection du nouveau pape. Le "protodiacre" (premier des diacres), aujourd'hui le cardinal français Jean-Louis Tauran, apparaît ensuite au balcon central de la basilique Saint-Pierre. Il prononce la célèbre formule "Habemus papam" et dévoile le nom du nouveau pape. Ce dernier apparaît au balcon pour la bénédiction "urbi et orbi".