"Nos économies qui partent en une nuit, c’est du vol et rien d’autre"

Le carême de cette année a un goût amer à Chypre. Certes, le carnaval a été maintenu et le ciel était plein de cerfs-volants comme le veut la tradition en ce lundi pur, mais le cœur n’était pas à la fête. Réactions.

"Nos économies qui partent en une nuit, c’est du vol et rien d’autre"
©Photo News
Angélique Kourounis, correspondante à Nicosie

Le carême de cette année a un goût amer à Chypre. Certes, le carnaval a été maintenu et le ciel était plein de cerfs-volants comme le veut la tradition en ce lundi pur, mais le cœur n’était pas à la fête. "Est-il juste que nos économies de toute une vie soient taxées comme ça en une nuit ! C’est du vol, rien d’autre" , déclare Eleftheria Elefthriou, en faisant patiemment la queue devant un distributeur de billets du centre de Nicosie. Les gens autour d’elle approuvent. Ils sont une dizaine environ à essayer de retirer ce qu’ils peuvent de leurs comptes. Peine perdue.

Dans la nuit qui a précédé la décision inédite de l’Union européenne, le gouvernement de Nicos Anastasiades a bloqué électroniquement les sommes correspondant à la taxe imposée, 6,9 % jusqu’à 100000 euros et 9,9 % au-delà. Il a également limité les retraits possibles à 400 euros.

Pour autant, il n’y a aucune scène de panique à Nicosie ou ailleurs. Pas même de colère. Ils étaient à peine mille à crier "voleurs, voleurs" samedi matin devant le Palais présidentiel. Katia, photographe, la quarantaine, hausse les épaules, fataliste. "Nous les Chypriotes, on ne manifeste pas, ce n’est pas comme les Grecs. Même pour l’invasion (des Turcs en 1974), on n’est pas descendus dans la rue."

Pourtant, plusieurs organisations ont appelé à manifester devant le Parlement le jour du vote. Une manifestation reportée deux fois déjà, car une chose est sûre : cette ratification est loin d’être acquise.

La chance a tourné

Aux dernières nouvelles, seuls 28 députés sur 56 vont voter oui, 25 contre et 3 sont encore indécis en l’état actuel du projet de loi. Pour Katia, c’est là que tout se joue. "Ils ne peuvent pas laisser les choses en l’état, ils doivent amender ! Ils ne peuvent pas mettre mes économies au même niveau que celles des sociétés offshore russes !"

Sa mère secoue la tête. "On dit avoir beaucoup de péchés à payer, ce n’est pas possible, on les cumule !" Il est vrai que, depuis quelques temps, Chypre a perdu sa baraka. La désaffection des Britanniques en 2009 a sonné le glas de l’insouciance.

Elle a entraîné une crise du secteur du bâtiment. Puis c’est la décote de la dette grecque qui a plombé les banques chypriotes. Enfin, cerise sur le gâteau, la terrible explosion d’un navire rempli d’armes à destination du Moyen-Orient, qui a fait 13 morts. Mal gérée par le Président de l’époque, le communiste Dimitris Christofias, cette catastrophe a coûté presque 4 milliards d’euros, soit à peu près le quart du PIB du pays, estimé lui à 17 milliards d’euros, sans parler des coupures de courant encore très fréquentes dans le pays.

"Le capital confiance est entamé"

Les Chypriotes plus âgés se souviennent du passé. Elle avait 12 ans lorsqu’elle a fui en 1974 l’avancée des troupes turques dans le nord de l’île. "On est partis un matin et on a tout perdu. On s’est reconstruits, sans l’aide de personne, mais on ne va pas recommencer maintenant", dit Kaiti. Elle est persuadée que le pays se trouve au début d’une crise.

Pour Antony, un financier indonésien qui veut garder l’anonymat, ce que le gouvernement veut mettre en place n’est rien de moins qu’une mesure de désespoir. Mais au moins, souligne-t-il, "elle va résoudre le problème de solvabilité". Sur le fond, Antony ne s’inquiète pas. "La crise de Chypre, c’est 17 milliards d’euros ! Ce n’est rien à côté de ce qui se passe en Grèce." Pour lui, le vrai problème est ailleurs. "Nous avions confiance en Chypre, et les Chypriotes avaient confiance en leur Etat. Le gouvernement avait garanti les dépôts bancaires jusqu’à 100 000 euros, publiquement. Il est revenu sur sa promesse ! C’est inadmissible. Son capital de confiance est irrémédiablement entamé".

Et Antony d’enfoncer "ceux qui ont plus de 100 000 euros. Ils sont riches. Leur prendre 10 % ne les poussera pas dans la ruine. Mais pour les petites gens, ce n’est pas juste." Il avoue cependant que, pour lui, le présent est une bonne opportunité. "Maintenant", conclut-il, "on peut faire des affaires."

Lire aussi notre dossier Planète en pages 26 et 27.

Sur le même sujet