"La paix demande plus qu’un engagement américain"

La photographie est entrée dans l’Histoire : le Palestinien Yasser Arafat et l’Israélien Itzhak Rabin échangeant une poignée de main inédite devant un Bill Clinton triomphant, sur la pelouse de la Maison-Blanche. C’était il y a bientôt vingt ans, en septembre 1993 : la célébration de la signature des Accords d’Oslo. Pour la première fois depuis la création de l’Etat hébreu en 1948, Palestiniens et Israéliens disposaient d’une feuille de route mutuelle qui devait les mener à coexister de manière pacifique. Bien que la plupart des négociations aient été menées en secret en Norvège, la cérémonie de signature s’est tenue en grande pompe à Washington. "Le Miracle de la Paix" titrait alors l’hebdomadaire américain "Time". Magie médiatique, qui faisait figurer le président américain au centre de ce rapprochement historique.

Stéphanie Fontenoy

États-Unis Éclairage Correspondante aux États-Unis

La photographie est entrée dans l’Histoire : le Palestinien Yasser Arafat et l’Israélien Itzhak Rabin échangeant une poignée de main inédite devant un Bill Clinton triomphant, sur la pelouse de la Maison-Blanche. C’était il y a bientôt vingt ans, en septembre 1993 : la célébration de la signature des Accords d’Oslo. Pour la première fois depuis la création de l’Etat hébreu en 1948, Palestiniens et Israéliens disposaient d’une feuille de route mutuelle qui devait les mener à coexister de manière pacifique. Bien que la plupart des négociations aient été menées en secret en Norvège, la cérémonie de signature s’est tenue en grande pompe à Washington. "Le Miracle de la Paix" titrait alors l’hebdomadaire américain "Time". Magie médiatique, qui faisait figurer le président américain au centre de ce rapprochement historique.

Bill Clinton, négociateur en chef des Accords d’Oslo ? L’image ne reflète pas la réalité. L’Américain Aaron David Miller était alors un des conseillers de Bill Clinton pour le Proche-Orient. Il explique le rôle superficiel des Etats-Unis dans ce traité. "Nous n’avons pas négocié cet accord. Israéliens et Palestiniens se sont entretenus directement. Nous n’avons fait qu’accueillir la cérémonie de signature."

De rares succès diplomatiques américains

Pour cet expert, entré au Département d’Etat en 1978, le plus grand succès diplomatique américain au Proche-Orient remonte aux Accords de Camp David, préalables au traité de paix israélo-égyptien de 1979. "Contrairement à Oslo dont il ne reste plus rien, ce traité entre Israël et la plus grande puissance arabe était une véritable avancée qui perdure jusqu’à aujourd’hui." Selon l’expert, la liste des "succès" américains est courte : "Henry Kissinger négociant les trois accords de désengagement entre l’Egypte et Israël de 1973 à 1975, la médiation de Jimmy Carter pour Camp David, et les neuf mois d’efforts fournis par l’ancien Secrétaire d’Etat James Baker avant la Conférence de la Paix de Madrid en 1991. C’est tout." Pour le meilleur comme pour le pire, l’hyperpuissance américaine et Israël ont fait le choix d’unir leurs forces, d’abord sur fond de guerre froide, puis sur celui de la lutte contre le terrorisme. La sécurité d’Israël, via de coûteux programmes d’aide économique et militaire estimés à plus de 100 milliards de dollars depuis 1948, figure dans les priorités de l’agenda diplomatique américain.

L’influence qu’exerce le lobby pro-israélien à Washington ne permet pas de remettre en cause cette position, ni même de la critiquer. En 2007, l’ouvrage de deux analystes américains, John Mearsheimer et Stephen Walt jetant les projecteurs sur le mouvement pro-sioniste aux Etats-Unis avait créé une vaste polémique. Dans "The Israël Lobby and US Foreign Policy", les deux chercheurs indiquaient notamment que "les individus et les groupes aux Etats-Unis qui composent ce lobby sont très attachés à Israël et ne permettent pas aux hommes politiques américains de critiquer sa politique, même quand la critique est fondée et peut même être dans le propre intérêt d’Israël. Au lieu de cela, ces groupes demandent aux dirigeants américains de considérer Israël comme un 51e Etat. Démocrates comme Républicains craignent les foudres du lobby. Ils savent tous que n’importe quel politicien qui va à son encontre a peu de chance de devenir président" .

Barack Obama ne fait pas exception à la règle. En juin 2008, alors qu’il venait juste de s’assurer l’investiture de son parti, le candidat démocrate avait rappelé devant l’American Israel Public Affairs Committee, le principal lobby pro-Israël aux Etats-Unis, les liens "indestructibles" entre les deux nations.

A la lumière des échecs successifs sur le chemin de la paix au Proche-Orient, le rôle et les motivations de Washington dans la région sont souvent remis en question, même aux Etats-Unis. Deux des plus grands spécialistes américains, l’ancien négociateur Dennis Ross et le journaliste David Makovsky, se demandent même si leurs dirigeants (les idéologues comme les réalistes) ne font pas fausse route, par ignorance des cultures et des complexités locales. "Les anciens présidents américains ont souvent pensé qu’ils pouvaient remodeler la région, en s’imaginant que nos préoccupations et nos craintes étaient partagées par ceux qui occupaient le terrain" , écrivent-ils dans le livre "Myths, Illusions, and Peace : Finding a new direction for America in the Middle East". De la tentative malheureuse du président Eisenhower à rallier les leaders arabes contre l’Union Soviétique en 1957 à la volonté de George W. Bush de "répandre la démocratie" dans les pays arabes, "ces erreurs historiques et bien d’autres encore ont généré des années de mauvaises stratégies et ont nui à la capacité des Etats-Unis de prendre des décisions productives à l’égard de cette partie du monde très volatile, une région qui tient un rôle clé pour notre sécurité au XXIe siècle" .

Le temps joue contre Obama et Netanyahou

Après avoir passé vingt-cinq ans dans les coulisses des négociations, Aaron David Miller sait que la paix demande plus qu’un engagement américain. "Le vrai point de départ est quand les Israéliens et les Palestiniens, ou les Israéliens et les Arabes, ont toutes les cartes entre leurs mains, qu’ils sont véritablement impliqués et intéressés par les enjeux, et qu’ils pensent qu’un accord est dans leur propre intérêt. Une fois que vous avez cette donne, il vous faut deux choses supplémentaires : de la chance et une administration américaine qui sait ce qu’elle fait. Cela veut dire avoir une stratégie et être capable d’être à la fois exigeant et rassurant afin de la mettre en œuvre." Aaron David Miller considère que ces conditions préalables n’existent pas à l’heure actuelle. Malgré une relation "des plus dysfonctionnelles" ent re Barack Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, l’expert prédit cependant que les deux leaders pourraient se rapprocher face aux enjeux cruciaux du moment. " Si Netanyahou ne veut pas laisser l’image d’un Premier ministre qui ne fait rien et si Obama veut éviter d’être le président américain sous lequel l’Iran acquiert la bombe et la solution à deux Etats (Israël et un Etat palestinien, NdlR) expire, alors ils devront coopérer. Comme leaders, leur temps est compté."