Une Eglise en trompe-l’œil

Ce dimanche, d’innombrables Français de confession catholique vont une nouvelle fois battre le pavé de Paris : grossir les rangs des manifestants contre le "mariage gay".

Bernard Delattre, correspondant permanent à Paris
Une Eglise en trompe-l’œil

Ce dimanche, d’innombrables Français de confession catholique vont une nouvelle fois battre le pavé de Paris : grossir les rangs des manifestants contre le "mariage gay". Ils avaient déjà été très nombreux à ce faire le 13 janvier, jour de la dernière grande mobilisation nationale des opposants à ce projet de loi - déjà voté par l’Assemblée, et en train d’être débattu au Sénat.

L’Eglise en première ligne

Le primat de l’Eglise catholique de France, le cardinal archevêque de Paris Mgr André Vingt-Trois, a déjà annoncé qu’en raison de ses nombreuses obligations, en ce Dimanche des rameaux, il n’était pas certain de pouvoir venir en personne saluer le cortège, ainsi qu’il l’avait fait il y a deux mois. Nombre de prélats, toutefois, ne manqueront pas à l’appel et défileront ostensiblement aux côtés des manifestants. Tant, tout au long de ces plusieurs mois de débats enflammés sur le sujet, l’Eglise de France - comme d’ailleurs les autres cultes représentés dans ce pays - a été en première ligne. Quitte à ce que certains de ses prélats en arrivent à tenir des propos que les pro-"mariage pour tous" qualifièrent d’"homophobes".

Ce dimanche, cela dit, la mobilisation de l’Eglise contre le "mariage gay" sera au moins triplement un trompe-l’œil.

D’abord, elle aura sans doute au moins autant, voire davantage, un caractère politique que religieux/confessionnel. Autrement dit, les catholiques qui y prendront part le feront en raison non pas forcément d’abord et avant tout de leur foi, mais de leurs convictions politiques. Puisque l’opposition de droite est très en pointe contre cette réforme. Or, nombre d’études ont montré, et de longue date, que l’électorat catholique, principalement en raison de son âge souvent élevé, a tendance à (légèrement) voter plus à droite que l’électorat français en général.

La colère des "chrétiens en liberté"

En outre, la priorité que l’épiscopat français accorde à ce combat n’a pas l’air de cadrer avec ce que sont les préoccupations premières du catholique de la rue. En tout cas, si l’on en croit un sondage que l’Ifop, à l’occasion de l’élection présidentielle, avait réalisé pour le quotidien chrétien "La Croix" auprès des catholiques pratiquants. Interrogés sur les enjeux déterminants qui motiveraient pour quel candidat ils voteraient à l’occasion de ce scrutin, les sondés avaient mentionné le mariage homosexuel en quinzième et dernière position. Avec un score de 20 %, à comparer avec les 68 % et 58 % qu’avaient recueillis les enjeux de l’emploi et de la sécurité, respectivement.

Enfin, tous les Français de confession catholique ne partagent évidemment pas d’office, ou en tout cas pas de manière aussi tranchée, le point de vue qui a été exprimé par les prélats les plus en pointe dans le combat contre le "mariage gay".

Ainsi, selon une étude publiée en décembre dernier, l’homosexualité est perçue de manière positive par 90 % des Français. Or, mathématiquement, un taux d’approbation aussi massif ne peut être atteint sans que fasse l’appoint une part au moins de la population se revendiquant catholique (soit 65 % des Français, selon les estimations). Fin février, une autre enquête a indiqué que 62 % des catholiques français (contre 69 % en 2009) souhaitaient que l’Eglise évolue sur cette question de l’homosexualité.

Nettement plus de conservatisme au sommet qu’à la base

Concernant cette fois spécifiquement la question de l’union et de l’adoption homosexuelles, en décembre, lors d’une des grandes journées de mobilisation des pro-"mariage gay" cette fois, des croyants affichés avaient défilé en nombre derrière une banderole proclamant : "Juifs, chrétiens, musulmans, croyants pour le mariage pour tous." Le collectif catholique créé dans la foulée, ambitionnant de rassembler des "chrétiens en liberté", avait lancé une pétition fustigeant l’opposition de l’épiscopat français à cette réforme. Intitulée "Trop, c’est trop", elle avait été signée en quelques jours par quelque 6500 chrétiens.

Quelques mois plus tôt, à Paris, la paroisse Saint-Merri, en bordure du quartier du Marais (haut lieu gay de la capitale), avait fait sensation en décidant de ne pas lire aux offices la prière de l’Assomption rédigée par le cardinal Vingt-Trois, dans laquelle il répétait l’hostilité de l’Eglise au "mariage pour tous" . "Nous avons trouvé ce texte assez éloigné de la réalité", avaient justifié ces paroissiens. "Aujourd’hui, il n’y a pas qu’une seule façon de faire famille."

Un double décalage, trompeur

En France, comme dans d’autres pays, il y a donc parfois un net décalage entre la hiérarchie épiscopale, par définition conservatrice sur les questions de société, et le chrétien "de base", qui, lui, paraît plus sensible aux évolutions du monde. Du reste, ce décalage ne concerne pas que l’orientation sexuelle. En témoignent les chiffres (de 2009) selon lesquels plus de 80 % des catholiques français prônent une évolution de la position de l’Eglise sur la contraception et l’avortement, et 77 % réclament un changement de sa doctrine sur la question du mariage des prêtres.

Un autre décalage relatif à la communauté catholique de France a été mis en lumière à l’occasion de ce débat sur le "mariage gay". Il concerne, lui, l’investissement chrétien dans la vie associative : sage et compatissante mission d’entraide au prochain, ou militantisme ultra. Et, là aussi, un prisme déformant peut, si l’on n’y prend garde, donner une image complètement faussée de ce qu’est la chrétienté dans ce pays.

Car quels groupements catholiques a-t-on surtout vus en France ces derniers temps, dans les médias singulièrement ? Ceux qui sont les plus caricaturalement conservateurs : associations familiales rétrogrades et activistes liés à l’Institut Civitas. Cet Institut est le bras politique des traditionalistes lefebvristes de La Fraternité Saint-Pie X. A chaque grande "Manif pour tous", Frigide Barjot et les autres porte-parole de ce mouvement, très soucieux de leur image, ont pris soin de tenir à l’écart ces activistes revendiquant leur détestation de l’homosexualité. Auparavant, ces admirateurs de Mgr Lefebvre s’étaient illustrés, toujours très médiatisés, par leurs manifestations dénonçant la "catophobie" et par leurs coups de force - voire coups de poing - contre différentes créations artistiques jugées par eux "catophobes".

Or, c’est l’évidence que cette mouvance est absolument minoritaire, dans le tissu associatif catholique de France. Qui est nettement plus progressiste. En témoignent par exemple, sur le terrain social, chaque jour et depuis d’innombrables années, les actes et discours d’associations comme la Fondation Abbé Pierre, Emmaüs ou le Secours catholique.

Malgré des sursauts ponctuels, une déchristianisation

Le catholicisme français est donc beaucoup plus divers et nuancé que l’image de l’Eglise qui a été et est donnée par sa croisade contre le "mariage pour tous".

En outre, il va sans dire que le regain de vigueur et d’audience que ce combat a conféré à l’institution catholique ne fait pas oublier une autre réalité : le catholicisme est en crise, dans d’autres pays également certes, mais en France y compris. Et ce, en dépit du rapport décidément si singulier que l’Hexagone entretient avec la religion. Lui qui est à la fois République laïque - voire, pas rarement, laïcarde - , ayant sanctuarisé cette laïcité par la grande loi de 1905, et "fille aînée de l’Eglise" : depuis l’an 498 et le baptême de Clovis.

La France, tout autant que d’autres Etats, est frappée de plein fouet par un mouvement de déchristianisation. Certes, cette crise n’exclut pas des regains ponctuels de vitalité : par exemple, l’indéniable succès de foule que remportèrent les Journées mondiales de la jeunesse de Paris (en 1997), puis la visite en France de Benoît XVI (en 2008).

Le constat de cette crise n’est pas non plus contradictoire avec le succès grandissant que ne cesse de rencontrer, année scolaire après année scolaire, l’enseignement catholique - qui regroupe quelque 2 millions d’élèves, soit 17 % des effectifs scolarisés dans le pays. En effet, ce succès a lui aussi un côté trompeur, dans la mesure où il ne traduit pas forcément un regain populaire d’adhésion à la foi catholique. Pour preuve, en 2004 déjà, une enquête avait montré que seuls 14 % des parents scolarisant leurs enfants dans de tels établissements le faisaient avec la motivation principale qu’ils y reçoivent une éducation religieuse.

Des indicateurs qui ne trompent pas

Mais, au quotidien et sur le long terme, les indicateurs de cette déchristianisation française ne laissent aucune place au doute.

Entre 5 % et 10 % seulement des Français se revendiquant catholiques sont pratiquants. "La pratique religieuse a été divisée par quatre en cinquante ans", selon Odon Vallet, historien des religions. Entre 1990 et 2009, le nombre annuel de baptisés a chuté de 470000 à 210000. Confrontée à une réelle crise des vocations, l’Eglise ne peut plus compter que sur quelque 700 séminaristes (contre un bon millier en 1997). Et sur 12000 prêtres (contre 25000 en 1990). Prêtres dont la moitié désormais est âgée de plus de 65 ans.

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