Le mariage face à l’histoire

Si Thea avait été Theo, la retraite d’Edith Windsor aurait été plus simple. Mais l’amour en a décidé autrement : après quarante ans de vie commune, les deux New-Yorkaises, Thea Spyer et Edith Windsor, se sont mariées au Canada en 2007, une union légale reconnue par l’Etat de New York.

Stéphanie Fontenoy - à New York
Le mariage face à l’histoire
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Si Thea avait été Theo, la retraite d’Edith Windsor aurait été plus simple. Mais l’amour en a décidé autrement : après quarante ans de vie commune, les deux New-Yorkaises, Thea Spyer et Edith Windsor, se sont mariées au Canada en 2007, une union légale reconnue par l’Etat de New York. Atteinte de sclérose en plaques, Thea s’est éteinte vingt et un mois plus tard. L’Etat fédéral américain, qui ne reconnaît pas le mariage homosexuel, réclame une somme de 363 000 dollars d’impôts à Mme Windsor si elle veut hériter. Si celle-ci avait été mariée à un homme, l’héritage n’aurait pas été imposé. A 83 ans, la New-Yorkaise est devenue la figure de proue des droits de la communauté homosexuelle.

Ce mercredi, la Cour suprême des Etats-Unis examinera son recours "United States versus Windsor", qui pourrait devenir historique. Les neuf juges doivent ni plus ni moins décider si le mariage traditionnel, compris comme "l’union légale entre un homme et une femme" , est conforme à la Constitution ou s’il viole les droits des minorités, ici représentées par la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et trans (LGBT). Bill Clinton, qui avait signé en 1996 la loi de défense du mariage (Doma) au niveau fédéral, est revenu publiquement sur son geste. "En tant que président qui a signé cette loi, je pense aujourd’hui [ ] qu’elle est incompatible avec notre Constitution", écrit-il dans un éditorial du "Washington Post", expliquant qu’elle discrimine les couples du même sexe en leur déniant les mêmes avantages sociaux que les couples de sexes opposés.

Les audiences à la Cour suprême ont débuté hier avec l’examen du recours de deux couples gays de San Francisco contre la "Proposition 8". Il s’agit d’un référendum qui avait remis en question, en 2008, le mariage entre deux personnes du même sexe en Californie, Etat qui l’avait autorisé quelques mois plus tôt. La décision des juges n’est pas attendue avant le mois de juin.

Dans les deux cas, la Cour ne doit pas décider si le mariage homosexuel doit être légalisé à l’échelle du pays. Ses neuf sages doivent statuer sur la liberté de chaque Etat de prendre une décision, sans interférence de Washington.

Virage à 180 degrés

Les défenseurs du mariage gay sont confiants. Et pour cause : l’évolution des mentalités aux Etats-Unis a été fulgurante. En moins de dix ans, la société américaine a effectué un virage à 180 degrés sur la question. En 2004, le président républicain George W. Bush avait proclamé haut et fort son opposition à l’union légale entre deux personnes du même sexe, renforçant ainsi ses chances de réélection.

Son successeur, Barack Obama, a choisi la stratégie inverse. L’année dernière, en pleine campagne électorale, le Démocrate a affirmé son soutien au mariage gay. Une déclaration historique de la part d’un président qui trouve écho dans l’opinion publique. Selon un sondage du "Washington Post" et de la chaîne ABC du mois de mars, près de six Américains sur dix estiment aujourd’hui que les couples homosexuels doivent avoir les mêmes droits que les hétérosexuels. Il y a dix ans, six sur dix s’opposaient au mariage pour tous.

Le mariage gay n’est célébré que dans 9 Etats sur 50, et dans la capitale fédérale Washington. Mais le mouvement en faveur du droit des homosexuels à se passer la bague au doigt enfle dans tous les segments de la société. L’ancienne secrétaire d’Etat démocrate Hillary Clinton est la dernière personnalité politique à avoir annoncé officiellement son soutien au mariage gay, au nom du respect de "la liberté et de la dignité de tous les êtres humains" . Elle était précédée par le sénateur Rob Portman, un Républicain, encouragé par son fils homosexuel de 21 ans. Il rejoint les 130 élus de la droite américaine qui enjoignent la Cour suprême de rendre un jugement favorable aux couples gays et lesbiens.

Le débat est loin d’être clos. Les défenseurs du mariage traditionnel ont manifesté hier à Washington et se préparent déjà à une longue bataille, qui n’est pas sans rappeler les affrontements toujours en cours sur l’avortement, pourtant reconnu légal par la Cour en 1973.