Le printemps homophobe français

Ce mardi, le Parlement français devrait définitivement approuver le "mariage gay". Six mois de débat sur le sujet ont libéré les paroles et actes homophobes dans le pays.

Le printemps homophobe français
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Bernard Delattre, correspondant permanent à Paris

Ce mardi, le Parlement français devrait définitivement approuver le "mariage gay". Six mois de débat sur le sujet ont libéré les paroles et actes homophobes dans le pays. Dans la communauté gay, les pratiques ont changé. Plus de prudence, mais aussi plus de solidarité, d’altruisme et de conscientisation.

Ce n’est pas que nous nous sentons en danger : nous le sommes vraiment. Ce n’est pas un sentiment d’insécurité : c’est une insécurité réelle." Nathan et N’haned, 24 et 25 ans, font partie du collectif Pink Bloc-Paris. Qui, chaque semaine, organise des ateliers d’autodéfense pour les personnes "se sentant vulnérables en raison de leur orientation sexuelle" . Depuis le début du débat sur "le mariage gay", ces formations ne désemplissent pas. "Il y a six mois, on tournait avec une moyenne de 10 participants par atelier. Là, on est à 70. La communauté se sait en danger. Elle agit pour sa sécurité."

Il y a d’autres illustrations que celle-là du climat tendu en ce moment, dans et à l’égard de la communauté gay. A Paris, Lille, Nice ou Bordeaux, des homosexuels ont été tabassés, ou des bars gays attaqués. Le député PS Erwann Binet, rapporteur du projet de loi sur "le mariage pour tous", a reçu des excréments par La Poste. Des menaces de mort et des douilles ont été envoyées à quatre députés socialistes. Un des rares élus UMP à n’avoir pas voté contre le texte a dû être protégé par les gendarmes. Tout comme des dizaines de CRS ont dû être envoyés au secours de la journaliste Caroline Fourest, qui, à Nantes, a été pourchassée jusque dans son TGV par des anti-"mariage gay".

En ce printemps 2013, pour autant, ce n’est pas une personnalité mais un quidam qui symbolise ce Printemps homophobe français. Wilfred, jeune gay parisien. Sept fractures au visage et une dent cassée il y a dix jours, après avoir été agressé en plein Paris. Parce qu’il tenait son copain par le bras. La photo de sa figure tuméfiée a traumatisé la communauté gay.

"Les visages de la haine"

Wilfred est invisible, ce dimanche après-midi, place de la Bastille. Où plusieurs milliers de personnes ont afflué, pour dénoncer les violences homophobes et revendiquer l’égalité des droits. Wilfred, après avoir été beaucoup médiatisé, laisse désormais sans réponses les messages de journalistes lui demandant une interview. "Il tourne la page, il se reconstruit" , explique un de ses amis. Après plusieurs jours d’incapacité de travail, il a voulu reprendre son activité de vendeur dans une galerie d’art. Son patron l’en a dissuadé. Car ladite galerie est située non loin de l’Assemblée nationale (où les anti-"mariage gay" manifestent chaque soir) : "Un quartier dangereux pour les homos, en ce moment."

Pas de Wilfred à Bastille, mais d’innombrables "visages de la haine" , visibles sur des pancartes brandies par les manifestants. Les photos de personnalités, avec certains de leurs propos.

Virginie Merle-Tellenne, dite "Frigide Barjot", porte-parole de "La Manif pour tous" : "Hollande veut du sang, il en aura." Mgr Philippe Barbarin, archevêque de Lyon : "Après, (les gays) vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera." Christine Boutin, ex-ministre sarkozyste : "Ça va péter." En revanche, pas de pancarte à l’effigie du sénateur UMP Serge Dassault, qui agita le spectre d’"une décadence" de la France, pareille à celle de la Grèce antique. Pas de Nicolas Sarkozy non plus. Lui qui, en plein scandale de la viande de cheval vendue pour du bœuf, ironisa sur "la traçabilité des enfants" issus d’unions homosexuelles.

La sono, à tue-tête, crache des slogans comme "Y’en a assez, assez, assez de cette société ! Qui ne respecte pas les trans, les gouines et les pédés !" Dans la foule, Léo, gay, étudiant, 21 ans. Comme beaucoup de participants au rassemblement, il n’avait jamais pris part à une manifestation de sa communauté. Mais là, il a franchi le pas : "C’est trop grave, ce qu’il se passe." "On n’en peut plus , soupire Antoine, 41 ans. Cela fait six mois qu’on s’entend dire qu’on est une menace pour la famille, la société et les enfants." Il juge que les médias français ont été "ignobles" , lors de ce débat. "Auraient-ils donné la parole à des gens qui s’opposeraient au mariage entre aveugles, entre Noirs, entre handicapés ?" Catherine, 37 ans, mère de famille, hétérosexuelle mais ayant une sœur lesbienne, est du même avis. "Aurait-on toléré toutes ces invectives contre une minorité, si on avait remplacé le terme homo par juif ?" Un peu plus loin, James, gay, informaticien âgé de 45 ans, trouve que "cela fait froid dans le dos, ces attaques contre les minorités : cela rappelle de mauvais souvenirs" . Caroline, retraitée, hétérosexuelle, est venue à Bastille "par solidarité" . Elle est "révulsée" . "Après cinq ans de sarkozysme, la droite n’a plus honte de rien. Elle manifeste aux côtés du Front national, et laisse un de ses députés dire à l’Assemblée que l’adoption gay, cela revient à assassiner des enfants. Et on s’étonne, après cela, que des gays se fassent attaquer ?"

La peur change les comportements

Nathalie et Céline, deux sœurs âgées de 27 et 25 ans, respectivement hétéro et bisexuelle, très actives dans une association de lutte contre le sida, se sentent si proches de gays qu’elles ont "intériorisé le climat de peur" . Quand elles prendront le métro, après le rassemblement, elles enlèveront leurs badges en faveur de l’égalité des droits : "Ce n’est pas prudent, en ce moment."

C’est que le climat actuel d’"homophobie décomplexée" (dixit l’Inter-LGBT, fédération d’associations gays) a induit de nouveaux comportements, dans la communauté gay.

Nombre d’homosexuels disent faire désormais attention, sur la voie publique : tenue vestimentaire sobre, maîtrise des attitudes efféminées, aucun geste de tendresse. Ces derniers temps, Alexandre, patron de bar dans le Marais (haut lieu gay de la capitale), a pris l’habitude de recommander à ses clients d’être prudents sur le chemin du retour, quand ils quittaient son établissement, tard le soir. Il n’avait jamais fait cela auparavant. Son bar comme d’autres dans le quartier ont fermé leurs portes pendant une heure, mercredi dernier. Quand, place de l’Hôtel de Ville, s’est tenu un rassemblement contre, déjà, les violences homophobes. Porte close, et leurs clients invités à rejoindre la manifestation. On n’avait jamais vu cela, dans le Marais commercial : si mercantile.

Comme on n’avait jamais vu une soirée festive qui, comme celle de dimanche dernier, a versé ses bénéfices au "Refuge".

Les associations d’entraide sont débordées

"Le Refuge", une association qui fournit un hébergement d’urgence à une soixantaine d’ados chassés de leur famille après leur avoir annoncé leur homosexualité, et qui accompagne 300 jeunes gays en détresse. "En temps normal, on reçoit entre 100 et 150 appels téléphoniques par mois. Là, on est à 400" , témoigne Nicolas Noguier, son président. Qui s’alarme des dégâts, chez les jeunes en souffrance à propos de leur orientation sexuelle, de "la virulence de certains opposants au mariage gay" . "Cela a causé énormément de blessures. Il faudra du temps pour réparer cela."

Autre association qui croule sous les demandes, ces derniers temps : SOS-Homophobie. "En ce moment, on reçoit trois fois plus d’appels de détresse et de témoignages de victimes d’actes homophobes que l’an dernier à la même époque" , s’inquiète son vice-président, Michael Bouvard. Chez SOS-Homophobie comme dans l’ensemble de la communauté gay, tous - même ceux qui n’ont aucun désir de mariage ou d’enfants - voient l’égalité des droits comme "une étape fondamentale dans la lutte contre l’homophobie. S’opposer à la première c’est encourager la seconde" . "Justifier l’inégalité des droits, et donc inférioriser les gays, c’est entretenir une hiérarchisation et un dénigrement qui sont sources de comportements homophobes."

Suicide, sida : deux bombes à retardement

Dans la communauté gay, un autre impact, sanitaire, est redouté de ce débat sur le mariage. En effet, des études attestent du lien existant entre acceptation sociale de l’homosexualité, estime de soi et prise de risques sexuels. C’est la raison pour laquelle une association de lutte contre le sida comme Act Up-Paris a beaucoup battu le pavé, dernièrement. Car "la promotion de la santé des minorités sexuelles ne peut être isolée de la lutte contre les stigmates frappant ces minorités. Réciproquement, ceux qui s’opposent à la levée des discriminations participent aux logiques accroissant la vulnérabilité (de ces populations) face à l’épidémie" .

Deuxième dégât collatéral de la stigmatisation des gays : une flambée redoutée du taux de suicide chez les jeunes homosexuels. Une population à risque. Selon les travaux de psychologues et de sociologues, validés par l’Institut français de veille sanitaire, les jeunes homosexuels masculins ont quatre à sept fois plus de risque de faire une tentative de suicide que les jeunes hétéros, les jeunes filles homos présentant, elles, un risque de suicide accru de 40 %.

Mardi, "le mariage pour tous" sera définitivement voté. "Oui mais, chez les gays, l’heure ne sera pas forcément à la noce pour tout le monde" , craignait un travailleur social, présent dimanche à Bastille. Et convaincu que, "pour certaines et certains, les lendemains de ce débat seront absolument dramatiques" .


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