"Il n’existe plus d’autre forme de protestation que l’immolation"

Cent quatorze personnes se sont immolées par le feu depuis 2011 dans les régions tibétaines. Un phénomène interpellant qu'explique Lobsang Sangay, Premier ministre élu en exil.

Sabine Verhest
"Il n’existe plus d’autre forme de protestation que l’immolation"
©AFP

Les autorités chinoises, en proie à la contestation des Ouïghours, font également face à un mouvement de protestation dans les régions tibétaines. Pas moins de cent quatorze personnes s’y sont immolées par le feu depuis 2011. Nous avons interrogé Lobsang Sangay, le Premier ministre élu en exil, auquel le Dalaï Lama a transmis son pouvoir politique.

Les immolations se poursuivent, la répression chinoise est de plus en plus forte, la communauté internationale semble sourde et muette, le dialogue sino-tibétain est mort. Ne devriez-vous pas modifier votre stratégie ?

L’image que vous dépeignez est très noire. Le soutien international n’est pas à la hauteur de ce que nous attendons, même si nous avons l’appui des Etats-Unis et de certains pays européens. Nous nous trouvons en effet dans l’impasse, mais nous restons attachés à la non-violence. Nous voulons résoudre le problème au Tibet pacifiquement. Nous avons clairement dit que nous souhaitions reprendre le dialogue. La balle est donc dans le camp du gouvernement chinois. Il est dans son intérêt, à lui aussi, de trouver une solution. Chaque immolation ajoute un élément à sa charge. Car c’est sa répression qui engendre les immolations. Nous ne contestons pas la souveraineté chinoise. Nous demandons une autonomie véritable, comme cela existe dans certains pays européens - l’Italie, l’Espagne, la Belgique.

Voyez-vous un changement quelconque depuis l’accession de Xi Jinping au pouvoir à Pékin ?

Il est trop tôt pour le dire. La manière dont il parle et présente ses opinions témoigne d’une personnalité différente. Mais il reste à voir si cela entraînera une autre ligne politique ou non.

Comment expliquez-vous la genèse des immolations ?

Les raisons "macro" des immolations sont l’occupation, la répression, les destructions environnementales, l’assimilation culturelle, la marginalisation économique, la transition démographique. Les raisons "micro" sont les craintes de tomber entre les mains des autorités chinoises. Nous avons connu des mouvements de protestation dans les années 80 et 2000. Des manifestants ont été arrêtés, torturés, beaucoup ont disparu et sont morts. Pour les immolés, tomber entre les mains des autorités chinoises est plus terrifiant que la mort. Il n’existe plus d’autre forme de protestation possible au Tibet. Si vous placardez une affiche, vous êtes arrêté; si vous réclamez le respect de vos droits de l’homme, vous êtes arrêté. Les immolations sont la conséquence de la politique chinoise. Personne ne devrait s’immoler. En tant qu’êtres humains, nous décourageons cela catégoriquement, et constamment, dans toutes les langues, y compris en tibétain. Que ce soit clair. En tant que bouddhistes, nous prions pour les morts. En tant que Tibétains, nous soutenons leurs aspirations parce que ce sont celles de tous les Tibétains.

Pourquoi, selon vous, les immolations ont-elles très majoritairement lieu dans les provinces hors de la Région autonome du Tibet ?

En 2008, les manifestations avaient commencé à Lhassa. Pourquoi se sont-elles étendues aux autres régions ? Parce que le gouvernement chinois en a montré des images à la télévision, sur CCTV, pendant 24 heures en commentant : "voyez ces Tibétains, ces bâtards ingrats, ces criminels, ces voleurs" - ce qui reste encore à prouver d’ailleurs ! Ce que les Chinois ont oublié, c’est que des Tibétains du Kham et de l’Amdo (qui résident dans les provinces chinoises du Qinghai, du Sichuan, du Gansu et du Yunnan, NdlR) regardaient la même CCTV. Les Tibétains, même ceux qui travaillaient pour le parti communiste, ont soudainement pris conscience de ce que les Chinois pensaient d’eux réellement après leur avoir assuré pendant 60 ans qu’ils étaient comme frères et sœurs. Ils ont commencé à s’interroger. Et les protestations se sont étendues. C’est allé de pire en pire. Jusqu’aux immolations.

Mais, à Lhassa, les Chinois ont établi une surveillance systématique et répressive. Toutes les places, tous les pâtés de maisons sont sous vidéosurveillance. Tous les 15 mètres, on croise des policiers en uniforme ou en civil. Des groupes de militaires armés patrouillent en tous sens. Il y a bien eu des manifestations, de chômeurs, de mineurs, mais elles sont occultées par l’attention médiatique portée aux immolations.

Comment expliquez-vous que les immolations aient été initiées par des moines ? Et n’y a-t-il pas là, comme on l’entend dans les milieux prochinois, une instrumentalisation de la religion à des fins politiques ?

C’est dans les monastères que la pression est la plus forte et la plus humiliante. Les moines sont quotidiennement surveillés, à l’intérieur de l’enceinte par des membres du parti et à l’extérieur par des militaires. C’était une réaction émotionnelle de leur part. Quand les immolations ont débuté, les autorités chinoises ont expulsé des centaines de moines du monastère de Kirti, pour mieux le contrôler. Mais les immolations ont continué, et se sont étendues à d’autres régions. La majorité sont le fait de laïcs, et non de moines. CCTV a d’abord mis cela sur le compte de moines et de nonnes fondamentalistes. Des laïcs ont alors commencé à s’immoler. CCTV a parlé de chômeurs et de personnes non éduquées. De hauts lamas et des intellectuels ont commencé à s’immoler. CCTV a dit que ces gens avaient perdu la tête. Des femmes et des mères ont commencé à s’immoler. Et ainsi de suite. La poursuite des immolations est directement liée à une propagande chinoise trompeuse.

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