Jürgen Habermas appelle les Allemands à être solidaires

Lors d’une rare conférence à la KUL, le philosophe Jürgen Habermas, l’un des grands penseurs issu de l’école de Francfort, a appelé les Allemands à être généreux envers les pays européens aujourd’hui en difficulté au nom d’une solidarité qui pourrait les servir.

Christophe Lamfalussy
Jürgen Habermas appelle les Allemands à être solidaires
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Le philosophe Jürgen Habermas, l’un des grands penseurs issu de l’école de Francfort, a appelé vendredi soir les Allemands à être généreux envers les pays européens aujourd’hui en difficulté au nom d’une solidarité qui pourrait les servir. "Si nous voulons préserver l’Union monétaire", a dit le philosophe allemand lors d’une rare conférence à la KUL de Louvain, "il n’est plus suffisant, étant donné les différences structurelles entre les économies nationales, de fournir des prêts à des Etats endettés [...]. Ce qui est requis, c’est de la solidarité, un effort de coopération basé sur une perspective politique partagée pour promouvoir la croissance et la compétitivité dans la zone euro".

"Qui sait ce qui va se passer dans dix ans ? Comment les Espagnols se comporteront à l’égard des Allemands ?", a encore dit Habermas, appelant les pays européens à refonder une solidarité qui a été ébranlée au niveau de l’Etat nation par la globalisation de l’économie.

Près de mille personnes avaient fait le déplacement à l’auditoire De Somer pour entendre cet homme de 83 ans qui avait tiré la sonnette d’alarme en 2010 pour dénoncer l’indolence des hommes politiques face à la crise de l’euro. Habermas continue de leur reprocher "leur anxiété à confronter les enjeux européens à leur électorat" et leur vision à court terme.

Pas le style d’Herman Van Rompuy, qui était l’invité d’honneur, tout heureux de retrouver l’université qu’il fréquentait dans les années 1960. Le président du Conseil européen a salué dans Habermas "une voix de raison dans un océan de turbulences", ce à quoi le philosophe a répondu, disant de Van Rompuy qu’il était "génie dans l’art de modérer et de résoudre les conflits entre les intérêts nationaux".

Voilà pour les compliments. L’essentiel était dans l’analyse de la crise européenne. Selon Habermas, celle-ci va continuer tant que les Etats membres agiront, à l’instar du gouvernement Merkel, qui a fait "quelques concessions", dans la perspective de leur intérêt national. En même temps, l’Europe est fondée sur un pouvoir technocratique qui manque de légitimité. Habermas craint que ce fossé entre l’Europe et les peuples se creuse. Il parle d’un "dilemme" entre les mesures économiques, nécessaires, prises à Bruxelles pour préserver l’euro, et le besoin de légitimer sur le plan démocratique ces pouvoirs accrus de surveillance.

"Une technocratie sans racines démocratiques n’aura pas la motivation pour écouter les demandes de l’électorat pour une juste répartition des revenus et possessions, de la sécurité, des services publics et des biens collectifs quand ceux-ci entrent en conflit avec les demandes systémiques en faveur d’une croissance économique et de compétitivité". En d’autres mots, Bruxelles doit faire le sale boulot, sans légitimité démocratique.

Pour une nouvelle Convention

Habermas, on s’en doute, prône la méthode communautaire, à la manière du Parlement européen qui agit non pas selon des lignes nationales, mais selon des lignes fixées par les partis agissant au sein de l’hémicycle. Mais dans la crise de l’euro, c’est le Conseil, l’intergouvernemental, qui a pris le dessus. Du coup, "les citoyens nationaux voient leur avenir politique déterminé par des gouvernements étrangers qui représentent les intérêts d’autres nations, plutôt que par un gouvernement qui est investi par leur propre vote démocratique".

Pour aller de l’avant, il faudrait appeler une Convention qui autorise une révision des traités. Or ce sont les Etats qui le décident. L’Allemagne, pour le moment, se limite à exiger des pays comme la Grèce ou l’Espagne de stabiliser leurs budgets, et s’oppose, avec une poignée de pays donateurs, à des programmes d’investissements ciblés dans ces pays et à des actions qui pourraient faire baisser les taux d’intérêt des obligations libellées par ces pays frappés par la crise.

"Dans cette situation", souligne Jürgen Habermas, "le gouvernement allemand détient la clé de l’avenir de l’Union européenne. S’il existe un Etat membre capable de prendre l’initiative pour réviser les traités, c’est le gouvernement allemand". Habermas appelle les Allemands à ne pas oublier que leur statut de puissance semi-hégémonique les a souvent poussés dans des conflits et qu’ils ont un intérêt national à bien s’arrimer dans l’Europe. Et qu’ils se souviennent aussi qu’ils s’enrichissent dans la crise puisque les taux d’intérêt allemands baissent quand ceux des pays en crise augmentent. L’Allemagne aura des élections fédérales le 22 septembre.

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