"Tout nous sépare des Pays-Bas. Même la langue"

"Les Flamands nourrissent davantage de préjugés à l’égard des Hollandais qu’à l’égard des Wallons.” L’écrivain flamand Geert Van Istendael expliquait ainsi, en 2008, pourquoi la proposition du populiste néerlandais Geert Wilders de fusionner Flandre et Pays-Bas ne trouverait aucun écho en Flandre.

"Tout nous sépare des Pays-Bas. Même la langue"
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Vincent Rocour

"Les Flamands nourrissent davantage de préjugés à l’égard des Hollandais qu’à l’égard des Wallons.” L’écrivain flamand Geert Van Istendael expliquait ainsi, en 2008, pourquoi la proposition du populiste néerlandais Geert Wilders de fusionner Flandre et Pays-Bas ne trouverait aucun écho en Flandre. Et pourtant Geert Van Istendael figure parmi ceux qui, à l’instar d’un Louis Tobback, pensent que la séparation entre la Belgique et les Pays-Bas en 1830 fut une erreur.

Luc Van der Kelen, l’éditorialiste du plus grand quotidien flamand “Het Laatste Nieuws”, prolonge. “Le mouvement en faveur d’une fusion avec les pays , dit-il, c’est un peu comme le rattachisme en Wallonie : il rassemble peut-être 100 personnes. Nous avons été séparés si longtemps. Même si la Belgique devait éclater, une réunification avec les Pays-Bas paraît impensable.”

Relativement populaire dans le passé au sein du mouvement flamand, l’idée de fusionner les deux entités ne circule plus aujourd’hui que dans les rangs de l’extrême droite. Le seul parti flamand à avoir répondu à l’appel de Geert Wilders fut d’ailleurs le Vlaams Belang. Et encore, avec une certaine retenue.

La perspective d’appartenir à un Etat plus important et partageant une langue commune a certes de quoi séduire l’extrême droite flamande. Mais ce sont les Pays-Bas eux-mêmes qui posent question. “Beaucoup, dans l’extrême droite, voient d’un mauvais œil un rapprochement avec un pays qui a très tôt accordé des droits aux homosexuels et qui a dépénalisé la consommation de la drogue…” , commente le politologue de l’Université d’Anvers, Dave Sinardet.

Les relations entre les Flamands et les Hollandais sont, de fait, assez compliquées. “Il y a un rapport amour-haine , commente Luc Van der Kelen. On ne s’aime pas fort. Les Flamands trouvent les Hollandais arrogants. Ils les jalousent aussi un peu, à cause de leur façon plus spontanée de parler, à cause de leur ouverture plus grande sur le monde. Nous sommes plus réservés, plus effacés.”

Le poids de l’Histoire

Les différences entre ces deux régions que la Guerre de 80 ans a séparées au XVIe siècle ont été forgées par l’Histoire. Les Hollandais ont pu développer leur culture véhiculée par une langue standardisée : le néerlandais. Les Flamands non. Considéré comme la langue du protestantisme, le néerlandais n’avait pas bonne presse. Le clergé a favorisé les dialectes parmi la population. Quant à l’intelligentsia, c’est le français qu’elle parlait. Et la brève incorporation de la Belgique aux Pays-Bas entre 1815 et 1830 n’a pas modifié la donne. Au contraire. Il faut attendre 1923 pour que le néerlandais devienne une langue universitaire. “Pendant longtemps , explique Luc Van der Kelen, les Flamands n’ont pas eu une langue de culture comme le français en Belgique ou le néerlandais aux Pays-Bas, avec une académie. Ils parlaient le dialecte de leur terroir. Cela a forcément nourri des complexes par rapport aux Hollandais qui avaient une langue commune, qui s’exprimaient avec élégance. Mais cela a changé. Dans les prix de littérature, il y a aujourd’hui toujours des nominés flamands.”

La volonté d’imposer le néerlandais standard a longtemps animé le mouvement flamand. Ce qui a contribué à effacer le complexe de la Flandre. Et la télévision a été un outil important. “A la BRT , expose Dave Sinardet, on pouvait voir une mission célèbre : “Hier spreekt men nederlands.” Le but de cette émission, c’était d’apprendre le néerlandais standardisé. Il y avait un objectif d’éducation. Il fallait développer le sentiment d’appartenir à la communauté néerlandophone. A l’époque, il y avait d’ailleurs eu beaucoup de collaborations culturelles avec les Pays-Bas. Le néerlandais standard s’est imposé. Et le complexe s’est atténué.”

Le mouvement de néerlandisation n’a cependant pas effacé les dialectes. Il fléchit d’ailleurs depuis les années 80. Et une fois encore, la télévision a joué son rôle. “La néerlandisation faisait partie d’un projet élitiste , explique Dave Sinardet. L’arrivée de VTM dans le paysage médiatique flamand a tout changé. Jusque-là, les Flamands regardaient beaucoup la télévision néerlandaise. Les grands shows, assez commerciaux, cela n’existait pas à la BRT. La télévision publique flamande était une télévision très traditionnelle, que l’on comparait volontiers à une télévision nationale dans un pays d’Europe de l’Est. VTM a changé cela. VTM voulait faire une télévision proche des gens. Elle a donc utilisé une langue qui n’est plus le dialecte mais pas non plus le néerlandais.” Et cela a marché. VTM a permis à la Flandre de se créer une culture populaire propre. Et de s’affranchir irrémédiablement du grand frère néerlandais. “Tout nous sépare des Pays-Bas , commente un Flamand de Bruxelles. La culture et peut-être même la langue au fond.”


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