Tolérer ne rime pas toujours avec accepter

Le tumulte politique et sociétal qu’a provoqué en France le "mariage pour tous" ne laisse pas d’étonner les Néerlandais. C’est qu’aux Pays-Bas, précurseurs mondiaux en la matière, le débat est clos depuis douze ans.

Olivier le Bussy

Le tumulte politique et sociétal qu’a provoqué en France le "mariage pour tous" ne laisse pas d’étonner les Néerlandais. C’est qu’aux Pays-Bas, précurseurs mondiaux en la matière, le débat est clos depuis douze ans. Votée le 21 décembre 2000, la loi accordant aux personnes de même sexe le droit de se marier civilement est entrée en vigueur le 1er avril 2001. Depuis, plus de 15 000 couples homosexuels se sont passés la bague aux doigts. "Ça a été un combat de plusieurs années, mais il y avait une forte pression de la société néerlandaise pour arriver à ce résultat", rappelle Tanja Ineke, présidente de l’ONG néerlandaise COC, dont le siège est à Amsterdam, mais qui compte une vingtaine d’antennes à travers le pays. Fondée en 1946, COC a été la première association au monde consacrée à la défense des droits des lesbiennes, des gays, des bisexuels et des transgenres (LGBT).

Tanja Ineke ne se rappelle pas que le débat sur le mariage pour tous ait été particulièrement virulents, aux Pays-Bas. "La France a une culture de la manifestation, pour faire changer les choses, ce que nous n’avons pas aux Pays-Bas. Cela, combiné au fait que nous sommes un pays en général assez tolérants explique que le débat n’a pas tourné en bataille, même s’il y avait des opposants", explique encore Tanja Ineke.

Dès l’entrée en vigueur de la loi, Caren-Ann Bothof et Petra Edelenbosch ont convolé en justes noces, après dix ans de vie comune. "J’ai appelé COC, et je leur ai demandé : Ça y est ? On peut se marier ? Quand j’ai raccroché et demandé Petra en mariage", se souvient Caren-Ann. "C’était très romantique", ironise Petra : "J’étais en train de faire la vaisselle". Le couple vit depuis six ans à Bovenkarsepel, une agglomération à 50 kilomètres au nord-est d’Amsterdam, dans une villa dont l’arrière est bordé d’un canal. Sans que les voisins ne s’émeuvent de vivre côté d’un couple homosexuel.

Fierté et discrétion

"Je suis heureuse de vivre dans un pays où l’homosexualité n’est pas considéré comme une maladie, où on ne nous montrent pas du doigt", affirme fièrement Caren-Ann. Néanmoins, ni elle, ni Petra ne brandissent leur orientation sexuelle en étendard. "Avant de dire aux gens que je rencontre que je suis lesbienne, je veille d’abord à ce qu’ils m’apprécient pour ce que je suis", explique Caren-Ann. Plus discrète, Petra explique qu’elle "préfère ne pas donner la main à Caren-An en public". Tout comme au travail, "je limite les contacts physiques avec mes collègues féminines", pour éviter toute équivoque. "Une de mes collègues a un peu changé d’attitude envers moi quand elle a appris que j’étais lesbienne. Je lui ai dit : rassure-toi, tu n’es pas mon type", s’esclaffe Caren-Ann. "Depuis, nous sommes d’excellentes amies". Et d’ajouter : "Quand tu ne déranges personnes, personne ne te dérange. Moi, je respecte les opinions de tout le monde, même de ce ceux qui n’aiment pas les gays. J’ai été élevée par des parents très ouverts. Mais je comprends ceux qui ont élevés dans une religion qui condamne l’homosexualité". Ou, résumé en quelques mots, le concept de tolérance à la sauce oranje.

"C’est dans nos gènes’’, estime Tanja Ineke. "Nous sommes un petit pays, avec une petite population très diversifiée. C'était déjà le cas à l’Âge d’or, quand les gens se réfugiaient ici pour fuir les persécutions religieuses. Et, pour être un peu cynique : nous sommes une nation de commerçants, ce qui nous a obligés à nous adapter à des gens de tous les horizons". Caren-Ann ajoute : "Nous pensons toujours avec un temps d’avance. Les gens auraient pu décider de tenir les gays à l’écart, mais ils ont compris que cela ne mènerait nulle part. Ensuite, peut-être est-ce plus facile d’être tolérant dans un pays prospère".

Agressions et harcèlements

Le tableau, néanmoins, n’est pas sans tache. "C’est toujours compliqué d’être une minorité", relève Tanja Ineke. Les homosexuels continuent à être l’objet d’agressions homophobes - elles sont mêmes en augmentation -ou de harcèlement. "Homo et pédé restent les insultes les plus populaires dans les cours de récréation. Et le taux de suicide est cinq fois plus élevé parmi les jeunes homosexuels que chez les jeunes hétéros", rappelle Tanja Ineke, dont l’association mène des opérations d’information et de sensibilisation dans les écoles. "Et souvent, les aînés "rentrent dans le placard" quand ils intègrent les maison de repos."

Enfin, il est toujours difficile de dévoiler son homosexualité ans les communautés musulmanes. "Lors d’une gay pride , il y avait un bateau aux couleurs de la Turquie. Ceux qui y ont participé ont reçu des menaces", déplore la présidente de COC, qui souligne toutefois l’attitude positive et ouverte d’organisations marocaines ou turques. "Nous sommes tolérés, mais ça ne veut pas dire que nous sommes acceptés", reconnaît Caren-Ann.