Une élection législative pour rien ?

Une raison d’espérer, une autre de s’inquiéter. Voilà comment résumer l’issue des législatives pakistanaises de samedi.

Emmanuel Derville

Pakistan Correspondant au Pakistan

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ne raison d’espérer, une autre de s’inquiéter. Voilà comment résumer l’issue des législatives pakistanaises de samedi.

Côté espoir, le scrutin a permis de dégager une majorité claire à l’Assemblée nationale. Alors que les sondages prédisaient une chambre éclatée en une multitude de partis, le raz-de-marée de la Ligue musulmane (PML-N), de Nawaz Sharif, laisse augurer un gouvernement stable. Le pouvoir civil pourrait être à l’abri d’un coup d’Etat militaire. Selon un décompte provisoire, le PML-N a remporté au moins 128 sièges sur 272 à l’Assemblée.

Déroute du parti au pouvoir

Le succès du PML-N contraste avec la déroute du Parti du peuple pakistanais (PPP). Au pouvoir ces cinq dernières années, ce dernier a payé cher son mauvais bilan économique et son incapacité à endiguer la crise énergétique. Il se retrouve avec 33 sièges alors qu’il en détenait 123 dans l’Assemblée sortante.

Arrivé troisième avec 30 sièges, le Parti de la justice (PTI), dirigé par l’ancien joueur de cricket Imran Khan, fait son entrée au Parlement pour la première fois. Il a déjà indiqué qu’il resterait dans l’opposition. Imran Khan fustige la classe politique traditionnelle depuis des années et a toujours considéré Nawaz Sharif comme un politicien corrompu.

Fort d’une majorité solide, le PML-N a désormais toute latitude pour réformer. Le pays doit notamment revoir son système fiscal. Moins de trois millions de Pakistanais payent l’impôt sur le revenu et faute de recettes, l’Etat est obligé d’emprunter auprès des banques ou de solliciter l’aide financière internationale. D’ici la fin de l’année, le ministère des Finances devra demander un prêt de 6 à 9 milliards d’euros auprès du FMI pour éviter une crise de la balance des paiements. Mais Nawaz Sharif saura-t-il réformer ?

Champions de l’évasion fiscale

La plupart des députés de son parti sont des propriétaires terriens et des industriels. Forts de leur influence au niveau local, ces notables ont été élus en promettant à leurs électeurs d’user de leur pouvoir pour résoudre leurs problèmes. Or, la plupart sont des champions de l’évasion fiscale.

C’est l’autre inquiétude de ce scrutin : alors que Nawaz Sharif a promis aux électeurs de résorber le chômage, d’en finir avec les pénuries d’énergie et d’éradiquer la corruption, nombre d’observateurs doutent qu’il aura le courage d’entreprendre les mesures nécessaires.

Dans les rangs des sceptiques, figurent aussi les militaires. Depuis qu’ils ont cédé le pouvoir, en 2008, les généraux ont conservé la haute main sur la politique étrangère, le budget de la Défense et la gestion de centaines d’entreprises privées, sans aucun contrôle du Parlement. Une situation que Nawaz Sharif critique. Il milite pour que l’armée rende des comptes au gouvernement.

Tensions prévisibles avec l’armée

Le 6 mai, il a déclaré sur la chaîne indienne CNN-IBN qu’une fois au pouvoir, il créerait une commission d’enquête sur la guerre de Kargil, déclenchée par le Pakistan en 1999. Les militaires pakistanais avaient alors pénétré au Cachemire indien et pris le contrôle de postes avancés que l’armée indienne avait abandonnés durant l’hiver. Nawaz Sharif, qui était Premier ministre à l’époque, a toujours nié être au courant. L’opération se solda par une déroute des troupes pakistanaises, contraintes d’évacuer Kargil.

La perspective d’une commission d’enquête quatorze ans après les faits ne plaît guère à l’armée, qui accepte mal que son autorité soit remise en cause. L’élection de Nawaz Sharif pourrait créer des tensions entre le gouvernement et les généraux. Si tel est le cas, la politique étrangère du pays sera tiraillée entre les militaires et le pouvoir civil.

Or, à la veille du retrait de l’Otan en Afghanistan, le Pakistan va jouer un rôle décisif pour la stabilité en Asie du Sud. Il peut notamment faciliter le processus de paix entre les talibans afghans et le gouvernement d’Hamid Karzai. Plusieurs chefs talibans afghans sont réfugiés à Peshawar, à Karachi et dans la province occidentale du Baloutchistan. Le mollah Baradar, proche du mollah Omar et chef militaire des talibans, est en prison au Pakistan depuis 2010. Le gouvernement afghan réclame sa libération, estimant qu’il pourrait contribuer aux négociations. En vain pour l’instant.