Un monde où il ne fait pas bon être migrant

L’organisation fait la lumière sur "un monde de plus en plus dangereux pour les réfugiés et les migrants". Parmi eux, des travailleurs forcés.

S. Vt.
Un monde où il ne fait pas bon être migrant
©AP

C’est l’histoire, tragique et banale, de Népalaises qui émigrent pour travailler comme domestiques dans les pays du Golfe. Des femmes, souvent jeunes, violentées, violées. La situation est devenue si alarmante que Katmandou a interdit au mois d’août dernier, aux femmes de moins de 30 ans de migrer en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, au Koweït, à Qatar. Mais "les agences de recrutement se livraient toujours au trafic de travailleurs migrants, les soumettant à l’exploitation et au travail forcé", pointe Amnesty International dans son rapport annuel frais émoulu. L’interdiction décrétée par le gouvernement népalais met, même, les femmes davantage en danger, dans la mesure où elles se voient contraintes de passer par des réseaux informels pour décrocher un emploi, relève Philippe Hensmans, directeur de la section Belgique francophone de l’organisation de défense des droits de l’homme.

La situation des domestiques est également suivie de près par l’Organisation internationale du travail, qui évalue à 600 000 le nombre de travailleurs forcés au Moyen-Orient. "L’immigration de travail dans cette région du monde est sans pareille par son ampleur et sa croissance, qui a été exponentielle ces dernières années", a souligné Beate Andrees, chef du Programme d’action contre le travail forcé, lors de la publication du rapport "Piégés et coincés : les trafics de personnes au Moyen-Orient", le mois dernier. "Le défi est de mettre en place des garde-fous, à la fois dans les pays d’origine et les pays de destination, pour empêcher l’exploitation et les abus dont sont victimes ces travailleurs." Des femmes, venues pour des emplois d’infirmières ou d’enseignantes, "sont enlevées à leur arrivée" et contraintes de "fournir des services sexuels à des clients dans des appartements ou des villas privés ou isolés". Des hommes, recrutés comme domestiques, se retrouvent "à garder des troupeaux dans le désert".

A l’épreuve de la souveraineté

On dénombre 214 millions de travailleurs migrants dans le monde, dont 10 à 15 % sont sans papiers, précise M. Hensmans. Ils envoient globalement "trois fois plus d’argent vers leur pays que la coopération au développement". En publiant son rapport annuel, ce jeudi dans le monde, Amnesty a voulu braquer ses projecteurs sur les dangers croissants auxquels migrants et réfugiés font face. Pour quitter leur pays d’abord. "Dans bien des cas, les personnes fuyant les conflits et les persécutions se sont heurtées à de redoutables obstacles lorsqu’elles cherchaient à franchir les frontières internationales", note le secrétaire général de l’organisation, Salil Shetty. L’illustre la situation des Tibétains qui tentent de fuir les persécutions chinoises. "Le passage de ces frontières s’est révélé bien souvent plus difficile pour les réfugiés que pour les fusils et les autres armes qui nourrissent les violences, celles-là mêmes qui contraignent les populations à quitter leur pays."

S’ils parviennent à destination, la plupart des migrants "n’ont aucun droit", et sont régulièrement "transformés en boucs émissaires", indique M. Hensmans. "Cette situation est nourrie en bonne partie par le discours populiste qui (les) désigne comme responsables des problèmes internes des Etats", regrette M. Shetty. On le voit notamment dans les pays européens frappés par la crise, en Grèce, par exemple, où, relève le rapport d’Amnesty, "les agressions à caractère raciste ont fortement augmenté durant l’année" 2012.

Mais la situation ne pourra s’améliorer tant que le monde reste "bras croisés" face aux conflits armés, retranché derrière une sacro-sainte souveraineté face à laquelle le concept de "responsabilité de protéger" peine à s’imposer. Comme le déplore M. Shetty, "l’incapacité à traiter effectivement les situations de conflit est en train de créer une classe d’exclus au niveau de la planète".

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