La Suisse, vache à lait chinoise

Le nouveau Premier ministre chinois Li Keqiang s’arrête ce vendredi en Suisse. Ce choix met en lumière une réalité souvent ignorée : l’importance historique des liens entre Berne et Pékin, mais aussi leur singularité.

Philippe Paquet
La Suisse, vache à lait chinoise
©AP

Avant de terminer son périple en Allemagne, le nouveau Premier ministre chinois Li Keqiang s’arrête ce vendredi en Suisse, qu’il a donc incluse, avec l’Inde et le Pakistan, parmi les pays qu’il souhaitait visiter prioritairement après avoir été nommé à la tête du gouvernement chinois en mars dernier. Ce choix met en lumière une réalité souvent ignorée : l’importance historique des liens entre Berne et Pékin, mais aussi leur singularité, la Confédération helvétique comptant parmi les rares Etats à jouir d’un excédent - considérable - dans ses échanges commerciaux avec la Chine.

La Suisse fut, le 17 janvier 1950, un des premiers pays occidentaux à reconnaître la République populaire de Chine, moins de trois mois après sa fondation (avant cela, elle avait déjà conclu, dès 1918, un traité d’amitié avec la toute jeune République de Chine, sept ans après la révolution qui mit fin à l’empire). Elle établit des relations diplomatiques avec Pékin en septembre 1950.

Les rapports restèrent minimaux à cause de la guerre froide et de l’autarcie maoïste. Ce n’est qu’en août 1974 qu’un membre de la présidence de la Confédération, Pierre Graber, se rendra à Pékin. Et il faudra attendre mars 1999 et Jiang Zemin pour qu’un chef d’Etat chinois effectue une visite officielle en Suisse. Au moins ne suivit-on pas, à Berne, le boycott du régime communiste chinois décrété dans les autres capitales européennes en épousant la politique des Etats-Unis.

C’est au demeurant en Suisse, à Genève, que le monde allait découvrir, en 1954, une des grandes figures de ce nouveau régime, le Premier ministre Zhou Enlai, qui représentait son pays à la conférence internationale sur l’Indochine destinée à tourner la page de la colonisation française en Asie du Sud-Est. Un an plus tôt, la Suisse s’était par ailleurs engagée aux frontières de la Chine en participant, aux côtés de la Suède, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, à la Commission neutre de surveillance en Corée. Elle fait toujours partie de cette instance créée à la fin de la guerre de Corée en 1953.

Le contexte était donc on ne peut plus favorable pour un essor rapide des relations bilatérales dès que la Chine s’embarqua, à la fin des années 1970, dans sa "politique de réforme et d’ouverture". C’est, toutefois, au cours des dernières années que le commerce entre les deux pays a explosé.

Les échanges totalisaient 26,3 milliards de dollars en 2012 (contre 22,1 milliards l’année précédente), avec la particularité de générer un excédent de plus de 19 milliards de dollars au profit de la Suisse, alors que, exception faite de rares pays dont l’Allemagne, les partenaires de la Chine accusent tous d’énormes déficits commerciaux. Il en va ainsi pour la Suisse depuis 2002 et probablement que l’émergence d’une classe moyenne aisée en Chine (pour ne pas parler des nouveaux riches souvent millionnaires, sinon milliardaires) n’y est pas étrangère. Les fameuses montres suisses et les biens de luxe ne sont, cependant, pas les seuls articles d’exportation : produits pharmaceutiques et chimiques pèsent lourd, eux aussi, dans la balance commerciale.

On comprend que Suisses et Chinois soient engagés depuis 2011 dans la négociation d’un accord de libre-échange. On en espère l’aboutissement prochain après onze rounds de discussions marquées par des affrontements sur les taxes chinoises frappant les produits industriels suisses importés et sur la réglementation suisse visant les exportations agricoles chinoises. La Suisse est le premier Etat européen à s’être engagé dans cette voie, tout comme elle fut, en 1991, le premier pays à entamer avec la Chine un dialogue sur les droits de l’homme. La visite, en janvier de l’année suivante, du Premier ministre Li Peng, terni par la répression de la place Tian’anmen à laquelle son nom est à jamais associé, n’en fut pas moins houleuse - la Suisse abritant par ailleurs de nombreux réfugiés tibétains depuis la fuite en exil du Dalaï-Lama en 1959.

Le séjour de Li Keqiang devrait être plus tranquille. Il est qualifié, de part et d’autre, de jalon dans le développement d’une coopération qui se traduit aussi aujourd’hui par la présence, en Chine, de quelque 400 entreprises helvétiques et d’un millier d’étudiants suisses. Avec l’inauguration ce mois-ci d’une liaison aérienne entre Pékin et Genève (qui s’ajoute au service déjà assuré de longue date sur Zürich), il semble loin le temps où la Swissair assurait en pionnière une des rares dessertes confortables entre l’Europe occidentale et la Chine populaire.