Guerre chimique en Syrie ? Des analyses sont indispensables

Au-delà des témoignages et des vidéos, des analyses en laboratoire sont indispensables pour déterminer à coup sûr si des armes chimiques ont bien été utilisées en Syrie par le régime de Bachar al-Assad ou des groupes rebelles, estiment des médecins et des experts.

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Guerre chimique en Syrie ? Des analyses sont indispensables
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Au-delà des témoignages et des vidéos, des analyses en laboratoire sont indispensables pour déterminer à coup sûr si des armes chimiques ont bien été utilisées en Syrie par le régime de Bachar al-Assad ou des groupes rebelles, estiment des médecins et des experts.

Interrogés par l'AFP, ils insistent sur la nécessité de pouvoir analyser ces produits en respectant la traçabilité de chaque prélèvement et sa conservation. "Quand je regarde la vidéo du Monde, j'ai du mal à considérer que c'est un neurotoxique", indique Raphaël Pitti, un médecin français de retour de Syrie, à propos d'un reportage du quotidien français assurant que des armes toxiques ont été utilisées contre des insurgés dans des faubourgs de Damas.

Les armes chimiques interdites, dont la liste a été dressée par la Convention sur les armes chimiques, comprennent des agents irritants, suffocants ou neurotoxiques.

Pour ce spécialiste, ancien militaire et chef du service réanimation d'une clinique de Nancy (est), "on n'a pas du tout les symptômes (d'un neurotoxique): au pire, c'est du gaz lacrymogène, qui correspond aux problèmes oculaires décrits mais absolument pas du gaz sarin".

Le témoignage du journaliste, relève ce médecin, est "indirect: il dit avoir parlé avec un médecin qui dit avoir eu des malades".

Pour autant, Raphaël Pitti, qui était en Syrie avec une ONG locale (UOSSM, Union des organisations de secours médicaux), dit à l'AFP avoir "la certitude de l'utilisation de neurotoxiques".

"J'ai vu deux vidéos. Sur la première, tournée à Sarakeb (nord de la Syrie) il y a trois semaines, on voit une femme décédée qui présente un rétrécissement pupillaire, qui persiste post-mortem. Or, normalement sa pupille devrait être dilatée: cliniquement, elle est donc morte d'un produit neurotoxique, qui ressemble à du gaz sarin", explique-t-il.

"Sur la seconde, tournée la semaine dernière dans le quartier de Hadra à Damas, on voit une personne en détresse respiratoire manifestement intoxiquée par un neurotoxique", ajoute-t-il.

"C'est plus qu'un doute, c'est une certitude: il y a eu utilisation d'un neurotoxique", conclut-il tout en rappelant la difficulté à prouver l'utilisation du gaz sarin, particulièrement volatile. Le gaz sarin peut être retrouvé notamment dans les urines, le sang et les cheveux des victimes. "A 40°C, ce gaz survit à peine 10 minutes: quand on fait des prélèvements, il faut immédiatement les refroidir et respecter une chaîne du froid".

Patrice Binder, ex-médecin général inspecteur du Service de santé des armées françaises et spécialiste des armes chimiques, abonde: "Au-delà des symptômes constatés, la certitude sur la présence d'armes chimiques ne peut être donnée que par les analyses". Il cite les prélèvements sur les victimes, les prélèvements d'objets contaminés et les prélèvements in situ en "capturant" les agents suspectés dans des tubes spéciaux empêchant leur "dégradation".

Il faut ensuite analyser ces prélèvements dans des laboratoires spécialisés. Patrice Binder, co-auteur du livre de référence "Les armes chimiques et biologiques" (Editions L'Archipel), remis à jour en 2001, rappelle que des plans d'urgence, appelés Biotox et Piratox, prévoient, depuis 2003, un réseau de laboratoires civils et militaires d'analyses.

Thimotée Germain, expert en non-prolifération, du Centre d'études de sécurité internationale et de maîtrise des armements (Cesim), juge probable "l'utilisation ponctuelle d'armes chimiques en Syrie dispersées par des sous-munitions sur les points de combat les plus durs". Mais ce chercheur ne croit pas à l'"utilisation massive d'armes chimiques par des missiles balistiques".

"En Syrie, les deux parties ont probablement fait usage d'armes chimiques, notamment les rebelles jihadistes mais on n'a pas de preuves", estime aussi Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il fait remarquer que les stocks d'armes chimiques, dont disposait Kadhafi à Benghazi en Libye, ont disparu après sa chute.

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