Erdogan ne veut pas d'une "génération qui titube jour et nuit"

"Il n’est pas question d’interdire l’alcool !" La polémique ne tarit pas même si la loi n’est toujours pas entrée en vigueur. Le parti au pouvoir, l’AKP, donne un nouveau tour de vis. Polémique.

Jérôme Bastion, correspondant en Turquie
Erdogan ne veut pas d'une "génération qui titube jour et nuit"
©AP

"Il n’est pas question d’interdire l’alcool !", tonne le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan en écho à la tempête dans un verre d’eau (anisée ?) suscitée par l’adoption, vendredi dernier, de la loi limitant la vente de boissons alcoolisées. La polémique ne tarit pas, notamment sur les réseaux sociaux, même si la loi n’est toujours pas entrée en vigueur, puisque non publiée au Journal officiel.

Mais après plusieurs "avertissements", nul ne doute que le chef du gouvernement turc est déterminé à donner un nouveau tour de vis à la consommation d’alcool dans son pays, responsable de (presque ) tous les maux dont la jeunesse de son pays serait frappée. Même si l’agence nationale des statistiques (TÜIK) révélait le 18 mai dernier les résultats d’une enquête d’opinion établissant que 83 % des jeunes (tranche d’âge 13 à 24 ans) n’avaient jamais touché à la moindre goutte d’alcool...

Déclaration d’amour

M. Erdogan n’avait-il d’ailleurs pas annoncé le 24 avril que la boisson nationale - contrairement à l’image véhiculée par le fondateur de la République laïque turque Mustafa Kemal, grand consommateur du distillat d’anis baptisé ici raki (et décédé d’une cirrhose mal soignée) - était, à l’exception donc de tout autre, l’ayran, un yaourt battu légèrement salé dégusté frais en accompagnement des repas anatoliens traditionnels ?

Pour beaucoup, cette déclaration d’amour était le signe d’un nouveau durcissement du leader du parti de la Justice et du Développement (AKP, au pouvoir depuis plus de 10 ans), en direction des "laïques"; une détermination confirmée par l’adoption, en moins de 48h la semaine dernière et à la faveur d’un vote nocturne, de cette nouvelle restriction.

Il y a un peu plus de deux ans, le gouvernement avait déjà promulgué une série de régulations en la matière : elle limitait la commande de boissons alcoolisées via internet et leur livraison dans des réunions à ciel ouvert - hors restaurants ou sites agréés - pour des organisations exceptionnelles comme pique-niques, concerts, célébrations en plein air.

Déjà, ce geste avait provoqué l’ire d’une partie de la population se définissant comme "laïque" (ou kémaliste, opposée à la politique moralisatrice du gouvernement en place, inspirée de l’islam). Une restriction qui se rajoutait à une taxe jugée inique - de 100 % - sur les boissons alcoolisées importées, et des impositions supplémentaires sur les alcools locaux qui faisaient de cette mesure une décision plus "idéologique" que protectrice du marché local, selon ses détracteurs.

Zones touristiques exclues

"Celui qui veut boire (de l’alcool) peut le faire, mais chez lui !", dit encore M. Erdogan, qui se défend de toute décision doctrinaire ou sectaire, mais affirme vouloir élever de nouvelles générations "saines" et "religieuses".

"Il faut protéger la jeunesse des mauvaises habitudes. Nous ne voulons pas d’une génération qui titube jour et nuit sous l’emprise de l’alcool", proclame-t-il.

La loi récemment adoptée ne concerne que la vente au détail des boissons alcoolisées, interdite de 22h à 6h, et non les restaurants, bars et autres discothèques, et donc ne limite aucunement une consommation "encadrée" dans les zones touristiques. Mais ce que redoutent les cercles laïques, comme l’écrit Ahmet Insel, professeur d’université et chroniqueur à "Radikal", c’est que cette décision ne soit "le signe avant-coureur d’autres interdictions" de la part d’un pouvoir qui se raidit.

"A l’annonce des élections de 2014, le pouvoir de M. Erdogan devient plus conservateur que démocrate", est contraint de constater l’éditorialiste Serkan Demirtas dans "Hürriyet Daily News". Même si la nouvelle législation ne diffère guère de celle déjà en vigueur dans la plupart des pays d’Europe (en termes de publicité ou de vente aux mineurs, par exemple), l’étiquette d’arrière-pensée "islamiste" colle à la peau de l’AKP, qui a déjà fortement restreint ces dernières années la consommation de tabac, libéralisant en même temps le port du voile (à l’université, dans les prétoires et dans l’administration).

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