Chine : que faire de Tian’anmen ?

Hormis à Hong Kong, l’anniversaire de la répression du mouvement démocratique de la place Tian’anmen, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, passe désormais largement inaperçu.

Philippe Paquet
Chine : que faire de Tian’anmen ?
©Reporters

Hormis à Hong Kong, où des commémorations sont autorisées au nom du "haut degré d’autonomie" concédé à la "région administrative spéciale" de Chine que l’ex-colonie britannique est devenue en 1997, l’anniversaire de la répression du mouvement démocratique de la place Tian’anmen, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, passe désormais largement inaperçu. A telle enseigne que le numéro un chinois, Xi Jinping, peut tranquillement s’éloigner de Pékin à cette date pour aller visiter l’Amérique centrale.

Tout le monde n’oublie pas pour autant, certes. En réalité, si cet événement ne dit rien ou pas grand-chose à la génération qui est née après juin 1989 (une génération qui n’a connu que la société de consommation issue de l’extraordinaire boom économique de ces vingt dernières années), tous ceux qui, en revanche, ont vécu, de près ou de loin, ce "printemps de Pékin" s’en souviennent comme d’un point de rupture dans leur vie et dans celle du pays. Il y a un avant et un après-Tian’anmen, malgré l’amnésie collective qu’encouragent les autorités en frappant d’un tabou absolu "l’incident du 4 juin" qui fit, selon les estimations, de plusieurs centaines à plusieurs milliers de morts.

Toujours qualifiés de "contre-révolutionnaires", ces événements sont en effet ignorés par l’histoire officielle et notamment celle qu’on enseigne aux écoliers chinois. Il est interdit d’écrire et de publier sur ce sujet - les livres qui lui ont été consacrés par des auteurs chinois ont paru à Hong Kong. Les mots clés qui y font référence sur Internet sont bloqués en Chine populaire, quoique l’organisation spécialisée GreatFire.org signalait vendredi dernier que la censure chinoise semblait raffiner ses contrôles en renvoyant les internautes trop curieux vers des sites politiquement corrects (ceux qui évoquent, par exemple, un autre incident de la place Tian’anmen, en 1976 celui-là, lorsque des manifestations d’hommage au défunt Premier ministre Zhou Enlai s’étaient muées en dénonciation de la direction gauchiste issue de la Révolution culturelle)

Dans ce climat d’intimidation et de répression, ceux qui réclament une réévalution officielle des événements et la réhabilitation des victimes (celles qui sont tombées sous les balles de l’armée comme celles qui ont été arrêtées et condamnées par la suite, ou celles qui n’ont dû leur salut qu’à la fuite en exil, en Europe ou en Amérique) doivent nécessairement faire preuve d’un courage peu commun. C’est le cas des "Mères de Tian’anmen" qui ont, une fois de plus, cette année, adressé une lettre ouverte aux autorités et, en l’occurrence, au président Xi Jinping.

Et une fois de plus, l’association, qui compte une centaine de membres actifs, n’a reçu aucune réponse. Il est vrai que son courrier accuse M. Xi d’avoir d’emblée déçu ceux qui croyaient voir en lui un réformateur. "Nous assistons, concrètement, à des pas de géant en arrière vers l’orthodoxie maoïste", affirme le texte, dont l’AFP a pu avoir une copie.

Après chaque congrès du Parti communiste chinois (tous les cinq ans) et plus encore après chaque changement de secrétaire général, le chef suprême du régime (tous les dix ans désormais), ceux que hante le souvenir de Tian’anmen se prennent à espérer que l’heure de la réécriture de l’Histoire a enfin sonné. Espoir invariablement déçu. Cette fois encore, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hong Lei, a répondu indirectement aux "Mères de Tian’anmen" en assurant que, "comme nous le voyons, la route que nous avons choisie sert l’intérêt fondamental du peuple chinois".

Sans doute la direction chinoise ne peut-elle faire autrement sans saper dangereusement ses assises. La répression de 1989 a été approuvée par les plus hauts dirigeants de l’époque et notamment par le patriarche du régime, Deng Xiaoping. Les désavouer aujourd’hui reviendrait à discréditer le parti communiste lui-même. Le problème est par conséquent continuellement renvoyé aux générations futures, ne laissant aux intellectuels que la maigre consolation d’entretenir clandestinement la mémoire. Ce qu’ont fait, dans leurs livres publiés à l’étranger, des écrivains comme Ma Jian (avec "Beijing Coma", Flammarion, 2008) et, tout récemment, Liu Xinwu, avec son "Je suis né un 4 juin", édité tout récemment en exclusivité mondiale par Gallimard.