Ces Turcs qui défient Erdogan

Le gouvernement turc a tenté mardi d’enrayer les manifestations sans précédent en reconnaissant la légitimité des revendications. Le mouvement de contestation agrège des gens d’horizons très divers. Reportage Place Taksim à Istanbul.

Envoyé spécial à Istanbul, Christophe Lamfalussy
Ces Turcs qui défient Erdogan
©AFP

La place Taksim d’Istanbul continue d’attirer, jour et nuit, des milliers de manifestants, et Cemre, un informaticien de 29 ans, n’a nullement l’intention d’arrêter ses protestations, même s’il ne sait pas vraiment ce qu’il revendique, sinon le départ du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Pour nous en convaincre, ce jeune homme qui n’a rien d’un révolutionnaire déballe sur le comptoir d’un vendeur de kebabs tout ce que contient son sac à dos : un casque rouge de chantier, un pulvérisateur rempli d’eau et un médicament contre les aigreurs d’estomac. Mélangée à de l’eau, cette poudre calme les yeux irrités par les gaz lacrymogènes. Car si, la journée, Cemre travaille dans une société informatique, le soir il manifeste à Taksim. "J’ai 29 ans", nous dit-il. "Notre génération ne s’est jamais vraiment intéressée à la politique. Nous avions trop peur de nous exprimer sur certains sujets. Pour la première fois, j’ai l’impression que je peux parler librement."

Cemre ne se retrouve pas dans la politique turque. Il en a assez d’Erdogan et de son autoritarisme. Il trouve le parti laïque CHP trop bureaucratique. Il ne votera jamais pour les extrémistes, ni pour les partis kurdes. Du coup, il se sent orphelin, et ce "Printemps turc", boosté par le réseau Twitter, lui donne des ailes.

"Erdogan, l’hiver arrive"

Ce qui frappe à Taksim, c’est la coexistence d’une extrême diversité des appartenances sur cette place qui fut toujours un haut-lieu de la contestation depuis les années 70. La jeunesse étudiante côtoie des kémalistes, gays, communistes, yogis, pacifistes, nationalistes et supporters des trois plus importants clubs de foot de la métropole. La plupart sont issus de la moyenne bourgeoisie, pas des classes ouvrières.

La nuit, les jeunes viennent avec leurs foulards, lunettes de plongée, masques "Anonymous", pour échapper aux gaz lacrymogènes que la police lance en contrebas de la place sur ceux qui tentent de s’approcher des bureaux du Premier ministre.

L’atmosphère est irrespirable. Les yeux pleurent abondamment. Les bouteilles d’Efes, la bière turque, jonchent le sol. Les tagueurs remplissent les murs avec des "Erdogan, démission" ou "Erdogan, l’hiver arrive". Ignorant ce champ de bataille, des vendeurs de rue continuent à proposer des tranches de pastèque, du maïs grillé, du thé ou, plus appropriés encore, des masques médicaux à un euro la pièce.

Une petite ville s’est constituée sur Taksim, qui permet aux manifestants de dormir sur place, à même l’herbe, et de manger un minimum. De nombreux habitants sont venus apporter par solidarité des bouteilles d’eau et de lait, des biscuits, des vêtements, des couvertures. Au rez-de-chaussée de l’hôtel Marmara, l’entrée condamnée du Starbucks abrite un hôpital de campagne où des jeunes étudiants en médecine donnent les premiers soins aux blessés. "C’est un centre d’urgence. Depuis 16h aujourd’hui, nous avons reçu 50 blessés. Les plus sérieux sont ceux qui ont été touchés par des grenades lacrymogènes. Ils ont la peau brûlée", raconte un biologiste de 25 ans. Un jeune blessé, porté sur un brancard, vient d’être conduit à un hôpital. Les étudiants lui ont fait une haie d’honneur, en l’applaudissant. Il est trois heures du matin.

Les manifestants expriment une grande frustration et plusieurs demandent seulement qu’on les écoute. "Erdogan a attaqué nos libertés", se plaint le biologiste. "Nous voulons seulement qu’il nous écoute. A Besiktas, dimanche, j’ai dit aux policiers : ne tirez pas ! Mais parlez ! Mais ils ne parlent jamais."

Même les supporters des trois clubs rivaux d’Istanbul (Galatasaray, Besiktas et Fenerbahçe) font désormais cause commune. Ils manifestent en soirée car ils travaillent. On les reconnaît à leurs écharpes et, généralement, à la bière qu’ils tiennent en mains. Ils reprochent au gouvernement AKP de vouloir supprimer des fêtes célébrant le fondateur de la république turque, Mustafa Kemal Atatürk. "Nous sommes musulmans mais aussi laïcs. Nous tenons à l’héritage d’Atatürk. Erdogan a affaibli l’armée en démettant dix pour-cent de ses officiers. Il contrôle presque tous les médias. Hier, alors que des gens mouraient en Turquie, il y avait à la télé un reportage sur les pingouins. Vous imaginez ?", peste un supporter de 38 ans.

Des excuses

Le jour, les protestataires nettoient tout, ramassent même les mégots de cigarettes, tandis que la petite ville continue à vivre, bercée par ses espoirs. La carcasse d’un 4x4 renversé sert désormais d’arbre à souhaits. Les gens y déposent des papiers avec des vœux ou nouent des chiffons, une tradition anatolienne. L’un d’eux a écrit, avec une pointe d’humour : "Tu as abusé du gaz, Erdogan".

Le Premier ministre est parti lundi en tournée en Afrique du Nord. Mardi, le gouvernement a tenté de calmer les manifestants. Le vice-Premier ministre Bülent Arinç a présenté ses "excuses" aux manifestants qui avaient été blessés et reconnu comme "légitimes" les revendications des écologistes à l’origine de ce mouvement. Mais la contestation dépasse désormais la simple protection du parc Gezi.


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