L’œil de Washington est partout

Deux journaux ont révélé l’ampleur du plus important programme de surveillance des autorités américaines. Aux relevés téléphoniques s’ajouterait un accès direct aux serveurs Internet. Au nom des impératifs de la sécurité nationale.

Stéphanie Fontenoy, correspondante aux États-Unis
L’œil de Washington est partout
©AP

La menace d’une autorité suprême surveillant les faits et gestes de la population mondiale n’a plus rien d’hypothétique aux Etats-Unis. Cette semaine, des fuites auprès de deux importants quotidiens, "The Guardian" à Londres et "The Washington Post", confirment que le gouvernement américain est à l’origine d’une campagne de récolte de données téléphoniques et électroniques à très grande échelle.

Selon les dernières révélations, l’Agence pour la sécurité nationale (National Security Agency, NSA) et le service de renseignement intérieur (FBI) ont un accès direct et sans mandat aux serveurs de neuf géants de l’Internet, et ce, au nom de la sécurité nationale des Etats-Unis. Les compagnies visées par ce programme, baptisé Prism, sont Yahoo, Microsoft, Apple, Google, Facebook, YouTube, AOL, Dropbox et PalTalk.

Selon le "Guardian", la NSA peut consulter "les courriers électroniques, les chats vidéo et audio, les vidéos, les photos, les chats comme Skype, les transferts de fichiers, les détails des réseaux sociaux, et plus".

Ces révélations sont les dernières d’une série de scandales impliquant l’administration Obama pour sa mise sous surveillance des relevés téléphoniques de l’opérateur téléphonique Verizon et de l’agence de presse américaine Associated Press (AP). Mercredi, on apprenait qu’une ordonnance secrète obligeait Verizon à communiquer toutes les activités téléphoniques de ses abonnés, dont les numéros de l’appelant et de l’appelé, les lieux, la durée, le nombre et la durée totale des appels, à l’exclusion du contenu des conversations.

Pour Glenn Greenwald, l’auteur de l’enquête publiée hier dans le quotidien britannique "The Guardian", "la NSA s’est donnée pour objectif de créer un réseau de surveillance mondial qui lui permet de suivre tout ce que les êtres humains sont en train de faire, comment ils se comportent et interagissent entre eux, et cela dans un secret complet".

Un héritage du 11 septembre 2001

Malgré leur effet retentissant, ces informations ne font que confirmer la poursuite de la politique de surveillance américaine établie dans le cadre de la loi signée après les attentats du 11 septembre 2001, connue sous le nom de "Patriot Act". Cette loi sécuritaire visant à justifier les moyens de la traque aux terroristes a été reconduite à plusieurs reprises par le Congrès, la dernière fois en mai 2011.

Très critiqué depuis le début par les défenseurs des libertés individuelles, le "Patriot Act" a longtemps été associé à l’ère du président George W. Bush, notamment pour l’identification des opérations financières associées aux réseaux terroristes. Sous l’administration Obama, son utilisation concerne les vastes réseaux d’information.

" C’est une nouvelle preuve de l’étendue avec laquelle les droits démocratiques fondamentaux sont remisés au second plan, en secret, au profit des agences de renseignement qui n’ont de comptes à rendre à personne ", a dénoncé Jameel Jaffer, de l’American Civil Liberty Union (ACLU), une association de défense des libertés individuelles.

La NSA a confirmé l’existence de Prism, en précisant que ces procédures, conformément à la loi, visaient uniquement des citoyens non américains en dehors du territoire des Etats-Unis. James R. Clapper, directeur du renseignement national américain a lui mis en cause les deux journaux à l’origine de l’affaire. "Ces révélations non autorisées mettent en péril nos efforts pour identifier les menaces contre notre sécurité nationale", écrit-il dans un communiqué publié en ligne. Il ajoute que les articles incriminés contiennent "des erreurs".

Le journaliste Gleen Greenwald s’est défendu de ces accusations : " Le fait de savoir que le gouvernement compile les relevés téléphoniques ou accède directement aux serveurs informatiques de plusieurs compagnies Internet n’est pas une menace pour notre sécurité. La seule menace est plus la crédibilité et la réputation des personnes au pouvoir."

Les compagnies Internet en question ont, quant à elles, démenties de manière ambigüe le rapport. Google et Facebook, par exemple, ont affirmé qu’ils pouvaient parfois transmettre des données sur leurs utilisateurs suite à des requêtes des autorités, mais qu’en aucun cas ils ne donnaient un accès direct à leur serveur. Avec la multiplication des communications en ligne, la cyber-surveillance a de l’avenir. L’année dernière, le magazine "Wired" annonçait la construction pour le compte de la NSA, dans le désert de l’Utah, d’un complexe de 10 000 m2 affecté au stockage et à l’analyse de données informatiques.