Viols dans l’armée US : la guerre interne

Artificier démineur dans l’armée de terre américaine, le sergent Rebekah Havrilla avait pour mission de désamorcer des explosifs sur les routes afghanes...

Stéphanie Fontenoy, Correspondante aux USA
Viols dans l’armée US : la guerre interne
©Photo recadrée, Reporters

Artificier démineur dans l’armée de terre américaine, le sergent Rebekah Havrilla avait pour mission de désamorcer des explosifs sur les routes afghanes. Ce travail à haut risque n’a cependant pas été l’expérience la plus stressante de son déploiement en Afghanistan, entre septembre 2006 et septembre 2007. Au quotidien, la jeune femme est harcelée avec des propos sexistes et chargés d’allusions sexuelles de la part d’un de ses supérieurs. Une semaine avant de rentrer aux Etats-Unis, elle est violée par un autre membre de son bataillon.

"Au départ, j’ai décidé de ne pas en parler car je n’avais aucune foi dans la chaîne de commandement puisque mon sergent-chef avait déjà été accusé de harcèlement sexuel et que l’atmosphère au sein de mon unité était extrêmement sexiste et hostile aux femmes."

Quelques mois plus tard, des photos de la relation sexuelle, forcée selon elle mais consensuelle selon l’homme qu’elle accuse, apparaissent sur Internet. "A ce moment-là, je me suis dit que mon viol allait me hanter toute ma vie si je n’agissais pas." La division des enquêtes criminelles interne à l’armée ouvre alors une enquête, qui tourne court face à l’obstruction de la hiérarchie militaire.

Environ 26 000 victimes en 2012

En mars dernier, Rebekah Havrilla témoignait devant le Sénat américain sur la recrudescence des cas de viols au sein des troupes américaines et la culture d’impunité qui les accompagne.

"La Justice militaire ne fonctionne pas. Malheureusement, mon cas n’est pas très différent de tous les autres qui ont été rapportés. Je craignais les représailles avant. Et après avoir fait mon rapport, l’enquête a été traumatisante et le système institutionnel ne m’a pas soutenue. Mon agresseur n’a pas été puni, bien qu’il ait avoué avoir failli au code militaire, et le commandement n’est pas tenu responsable du choix de ne rien faire."

Selon un rapport officiel du ministère de la Défense américain, environ 26 000 membres des forces armées ont été agressés sexuellement en 2012, contre 19 000 en 2011. Seule une minorité, soit 3 374 victimes ont déposé plainte. Moins de 200 accusés ont été sanctionnés devant une cour martiale l’année dernière.

Cette "épidémie silencieuse", selon le terme de l’ancien ministre de la Défense Leon Panetta, touche aussi bien les femmes que les hommes. Ces derniers constituent plus de la moitié des victimes. Et peut-être plus, quand on sait que le tabou qui pèse sur les agressions sexuelles entre hommes est encore plus ancré que pour les femmes.

Ancien sous-officier de la marine, Brian Lewis a été violé à bord du navire USS Frank Cable par un officier. Son commandant lui ordonne alors de se taire. Quelque temps plus tard, il est réformé, à tort, pour "troubles mentaux" .

"Avoir été renvoyé est pour moi le symbole officiel et permanent de la honte, qui s’ajoute au traumatisme de l’agression physique" , a-t-il expliqué devant les membres de la commission des Forces armées du Sénat.

Des gradés censés donner l’exemple

Selon les experts, comme en prison, ces violences sexuelles sont une arme de domination, d’intimidation et de pouvoir envers les plus jeunes recrues et les moins gradées, en vue de leur faire comprendre "qui dirige".

En 2005, face à la médiatisation de certaines histoires de viol et l’accroissement du nombre de femmes dans l’armée, le Congrès avait déjà demandé au département de la Défense de réfléchir aux mesures à mettre en place pour une meilleure prévention de telles pratiques, ce qui donna lieu à la création du bureau de prévention "Sexual Assault Prevention and Response Office" et la formation de 1 200 officiers pour traiter cette problématique. Or, de récents scandales ont mis à jour des cas de harcèlement sexuel de la part de plusieurs des mêmes gradés censés donner l’exemple et rétablir l’ordre dans leurs rangs.

Changer la culture de la misogynie

Au mois de mai, une proposition bipartisane a été déposée à la Chambre des Représentants et au Sénat visant à mettre la responsabilité de juger de tels crimes dans les mains d’avocats militaires indépendants de la chaîne de commandement. Le texte prévoit également d’empêcher un commandant militaire de modifier ou annuler le jugement d’une cour martiale.

La semaine dernière au Sénat, les chefs militaires ont refusé toute atteinte à leur indépendance judiciaire. "La majorité des problèmes constatés ne sont pas le fruit de la faillite de notre système de justice militaire, mais plutôt celui de l’incapacité de quelques commandants et responsables à gérer correctement ce système" , a affirmé le chef de l’armée de Terre, le général Ray Odierno.

Pour Rebekah Havrilla, donner le pouvoir à un juge indépendant ne réglerait qu’une partie du problème. Pour elle, il faut changer la culture de misogynie au sein de l’armée, un besoin rendu encore plus pressant depuis que les femmes américaines sont autorisées à combattre au front.