La diplomatie américaine étouffe-t-elle des affaires gênantes ?

Le Congrès américain demande des comptes. La porte-parole du ministère des Affaires étrangères est passée sur le gril cette semaine à Washington.

La diplomatie américaine étouffe-t-elle des affaires gênantes ?
©Johanna de Tessieres
Stéphanie Fontenoy, correspondante à New York

Le Congrès américain demande des comptes. La porte-parole du ministère des Affaires étrangères est passée sur le gril cette semaine à Washington. Au programme de la conférence de presse journalière, la Syrie, l’Iran, la Turquie, la Corée du Nord et la cyber-surveillance, mais aussi un rapport interne qui secoue les murs de l’établissement et fait de bruit jusqu’en Belgique.

La presse américaine, tout comme la presse belge, veut en avoir le cœur net : sur quoi reposent les accusations portées contre plusieurs agents et membres du corps diplomatique américain et celles-ci, si elles sont avérées, ont-elles été passées sous silence par de hauts responsables du Département d’État ?

L’affaire, qui a pris de l’ampleur chez nous dans la mesure où elle touche l’ambassadeur américain à Bruxelles (LLB du 11/06), a été révélée lundi "en exclusivité" par la chaîne d’information CBS. Le reportage repose sur les déclarations d’Aurelia Fedenisn, une enquêtrice de l’inspection générale des Affaires étrangères récemment retraitée, qui accuse son ancien employeur de couvrir les agissements délictueux de certains de ses agents et diplomates à l’étranger.

Mme Fedenisn affirme être l’auteure d’un rapport remis en octobre 2012, dans lequel elle cite huit situations embarrassantes et potentiellement explosives pour son ministère. Il y va du recours "endémique" à des prostituées par des agents de la sécurité de l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton lors de déplacements à l’étranger, à un trafic de drogue alimentant des sous-traitants de l’armée américaine à Bagdad, en passant par des cas de harcèlement sexuel envers du personnel local à l’ambassade de Beyrouth. Il y va aussi d’une relation extraconjugale entre Brett McGurk, un diplomate plein d’avenir pressenti pour devenir l’ambassadeur américain en Irak, et une journaliste du "Wall Street Journal", devenue depuis sa femme.

Ce mémo relaie aussi les dires d’un agent qui aurait "déterminé" qu’un ambassadeur basé en Europe "abandonnait systématiquement son détachement de sécurité afin de solliciter les faveurs sexuelles de prostituées et de mineures d’âge". Alors que le reportage de CBS ne donnait aucun nom, le tabloïd new-yorkais "The New York Post" a identifié cet ambassadeur comme étant le représentant des autorités américaines en Belgique depuis 2009, Howard Gutman.

Des affaires étouffées ?

Le rapport final du bureau de l’Inspecteur général de février 2013 ne cite pas explicitement ces affaires, mais souligne "l’influence injustifiée des hautes autorités concernant l’ouverture et la conduite de certaines enquêtes" et recommande une plus grande indépendance des enquêteurs par rapport à leur hiérarchie.

Le Département d’État, visé, a défendu son impartialité. "La notion selon laquelle nous ne nous attaquerions pas vigoureusement à des conduites criminelles est absurde", a rétorqué la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Jennifer Paski.

Les conditions d’enquêtes internes au service diplomatique ajoutent au brouillard qui entoure ce dossier. Les sources de ces enquêtes de routine proviennent d’entretiens volontaires avec les membres du personnel, dans un environnement décontracté, où les propos rapportés et les rumeurs sont fréquents. Rien ne permet donc de confirmer à ce stade les faits reprochés à l’ambassadeur Howard Gutman, ni même que ceux-ci aient fait l’objet d’une enquête interne de son ministère. En poste à Bruxelles jusqu’au 23 juillet, M. Gutman a dénoncé une campagne pour salir son nom. "Je suis en colère et attristé par les allégations sans fondement qui sont apparues dans la presse et je suis anéanti de voir ces quatre années durant lesquelles j’ai eu l’honneur de servir en Belgique salies d’une telle façon", a-t-il fait savoir dans un communiqué du 11 juin.

L’ancienne chef de la diplomatie américaine Hillary Clinton a fait savoir pour sa part, par la voix de sa porte-parole, qu’elle n’avait pas été informée des accusations contre son service de sécurité. Son successeur John Kerry a affirmé que le Département exigeait de tous ses agents les standards de comportement les plus élevés. Il devra le prouver : Ed Royce, qui préside la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, exige la présentation de tous les documents liés à cette affaire d’ici au 25 juin.

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