Bernard Tapie risque 10 ans de prison

Sa pugnacité, tout au long de ses 96 heures de garde à vue, n'a pas fait le poids. Face aux indices graves et concordants qui, selon les enquêteurs et les magistrats, pèsent sur lui.

Bernard Delattre, correspondant permanent à Paris
Bernard Tapie risque 10 ans de prison
©Reporters

Mis en examen, pour escroquerie en bande organisée. Vendredi, Bernard Tapie n'a donc pas échappé à son inculpation. Dans l'affaire du fameux et si controversé arbitrage privé qui, en 2008, condamna l'Etat à lui signer un chèque de 403 millions d'euros: en guise d'indemnisation, pour avoir été supposément lésé par l'ex-banque publique Crédit lyonnais en 1993, lorsqu'elle revendit sa société Adidas.

Bernard Tapie, pourtant, semble s'être démené comme un beau diable pour éviter pareille mise en examen. Alors que sa garde à vue de 96 heures avait pris fin vendredi matin, il a fallu attendre le milieu de l'après-midi pour que son sort judiciaire soit rendu public. Cela indique qu'il a bataillé longuement, et doublement. D'abord, pour s'accorder avec les enquêteurs sur le procès-verbal de ses auditions. Ensuite, pour défendre sa peau face aux juges devant lesquels il a été déféré, à l'issue de sa garde à vue.

Quatre jours manifestement houleux

En outre, des échos, non démentis par l'intéressé, le décrivent notamment en train d'arpenter en pyjama, furibard, les couloirs de l'Hôtel-Dieu: l'hôpital parisien où s'est déroulée sa garde à vue médicalisée – le septuagénaire étant présenté par ses médecins comme atteint d'une «pathologie pulmonaire chronique». Bernard Tapie aurait trouvé insupportables à la fois la qualité des repas qui lui ont été servis pendant ses quatre jours d'audition, l'exiguïté (9m2) de la chambre d'hôpital où il a été retenu, et la longueur de ses interrogatoires, par les inspecteurs de la brigade financière. Sur ce dernier point, d'ailleurs, les médecins ont dû s'en mêler. Après une première journée de garde à vue n'ayant pris fin qu'à 1h30 du matin, ils ont invité les policiers à en avoir terminé chaque soir à 20h30.

Selon les avocats de Bernard Tapie, le dossier d'instruction «est vide». Toute mise en examen, néanmoins, suppose l'existence d'«indices graves et concordants» pesant sur la personne visée. En outre, l'homme n'a pas été inculpé de recel d'escroquerie, mais d'escroquerie en tant que telle. Cela signifie que, de l'avis des magistrats, il n'a pas que bénéficié d'un arbitrage soupçonné truqué, mais a participé à cette manipulation présumée. Parmi les «manoeuvres frauduleuses» dont il est soupçonné, le fait d'avoir dissimulé ses liens putatifs avec un des trois juges-arbitres privés qui, en 2008, ont statué en sa faveur – arbitre qui a lui aussi été mis en examen.

L'homme d'affaires, s'il reste présumé innocent, n'est désormais plus totalement libre de ses mouvements: il a été placé sous contrôle judiciaire. Il n'empêche que, vendredi, il a échappé au pire.

Un mobile politique? Et, si oui, lequel?

En effet, les magistrats auraient parfaitement pu ordonner la saisie ou la mise sous séquestre de son patrimoine – plantureux (un yacht, plusieurs propriétés immobilières de prestige, etc.). Mesure qui aurait pu être prise en vertu du principe de précaution: pour s'assurer de la disponibilité de ce patrimoine le jour où, par hypothèse, l'arbitrage serait annulé et Bernard Tapie donc contraint de rembourser ses 403 millions. De même, le millionnaire étant décrit par des médias comme ayant veillé à ne pas acheter ses biens en nom propre (ce qui rend les saisies séquestratoires moins aisées), était envisagée sa mise en examen pour, également, organisation frauduleuse d'insolvabilité: un délit passible de trois ans d'emprisonnement.

Il n'en est rien, pour l'instant en tout cas. Mais, en tant que membre présumé d'une bande d'escrocs, Bernard Tapie est désormais passible de dix ans de prison et d'un million d'euros d'amende. Lui qui a déjà un casier judiciaire particulièrement pesant.

La prochaine personne convoquée par la brigade financière dans ce dossier devrait être l'ex-secrétaire général de l'Elysée sous Nicolas Sarkozy: l'ancien ministre Claude Guéant. En l'entendant, les enquêteurs tâcheront de mettre au jour l'éventuel mobile politique de cette escroquerie présumée. Ils tenteront, en somme, de tirer au clair une question simple, mais dont les contours sont potentiellement explosifs: si effectivement il y eut en 2008 une machination ourdie en faveur de Bernard Tapie et si le sommet de l'Etat y contribua, quel était l'objectif poursuivi, en haut lieu?

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