L’espionnage entre amis, une vieille tradition

L’information du "Spiegel" a provoqué l’indignation des institutions européennes et des Etats membres. Mais au fond, est-il si surprenant d’apprendre que les Etats-Unis ont espionné leurs alliés européens ?

L’espionnage entre amis, une vieille tradition
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Olivier le Bussy et C.Mo (st.)

L’information du "Spiegel" a provoqué l’indignation des institutions européennes et des Etats membres. Mais au fond, est-il si surprenant d’apprendre que les Etats-Unis ont espionné leurs alliés européens ? "C’est connu que les institutions européennes font l’objet d’espionnage par plusieurs puissances étrangères : la Chine, la Russie, les Etats-Unis, Israël…, rappelle l’eurodéputé français Arnaud Danjean (PPE), ancien de la DGSE et spécialiste des questions de sécurité. A cette nuance près que les deux derniers pays cités sont, a priori, des alliés. "En post-Guerre froide, dans l’espace allié, l’espionnage revêt davantage un manteau de concurrence économique internationale et de lutte pour l’obtention de marchés", commente le professeur de l’Université de Liège André Dumoulin, spécialiste de la Politique européenne de sécurité et de défense commune. "La surveillance électronique des institutions européennes et d’une sélection d’Etats a autant pour but la connaissance de la position en amont des interlocuteurs en négociations commerciales que de devancer les positions diplomatiques", complète M. Dumoulin.

Des alliés qui s’espionnent, "ça n’a rien de nouveau", glisse une source diplomatique. Peu avant les révélations du "Spiegel", le quotidien britannique "The Guardian" avait rendu public le fait que le Royaume-Uni avait espionné les délégations des pays du G20, lors du sommet de Londres en 2009. Lundi, le secrétaire d’Etat John Kerry a tenté de minimiser la portée du scandale : "Je dirais que chaque pays dans le monde qui est impliqué dans les affaires internationales, de sécurité nationale, exerce de nombreuses activités afin de protéger sa sécurité nationale et toutes sortes d’informations qui peuvent y contribuer."

"Ce qui frappe ici, c’est l’ampleur de cet espionnage et son côté systématique, facilité par la technologie", s’étonne la source diplomatique. "Les Etats-Unis sont maîtres d’œuvre dans cette capacité hautement technologique, du satellite d’écoute électronique aux stations d’écoute au sol, en passant par l’infiltration des ordinateurs, les écoutes très ciblées et même l’interception des données des câbles de télécommunications posés sous la mer, via certains sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Seawolf", précise le professeur Dumoulin. "En dehors de l’affaire ‘Prism’ (le programme américain de surveillance des communications téléphoniques et électroniques), les Etats-Unis ont associé d’autres pays anglo-saxons dans le programme Echelon qui intègre tous ces processus d’espionnage et dont la création date de la guerre Froide."

"L’Union est une tour de verre"

Le porte-parole de la Haute représentante Catherine Ashton, Michael Mann, a précisé que les bureaux de l’Union à New York et à Washington avaient tous les deux déménagé depuis la date à laquelle remontent les allégations" (2010, NdlR). "Nous avons un système de sécurité complètement nouveau", a précisé M.Mann. Tandis que la Commission a annoncé que son président, José Manuel Barroso, avait demandé un check-up complet de la sécurité.

Néanmoins, cette nouvelle affaire pose la question, récurrente, de la faiblesse des institutions européennes contre les opérations de renseignements de pays tiers. "La question n’est pas nouvelle", rappelle le Pr Dumoulin. "On en a parlé il y a plus de dix ans lorsque l’on s’interrogea sur des écoutes possibles à Bruxelles pouvant provenir de puissances étrangères. De même, au début des années 2000, le Parlement européen s’interrogea sur la protection des bâtiments européens, dont la Commission, avec l’affaire ‘Perkins’ du nom de ce chef de bureau du cryptage communicationnel de la Commission avec la question de la transmission possible des clefs à la NSA." Pour Arnaud Danjean, il s’agit d’un problème "culturel". "Nous sommes des institutions assez naïves par rapport à ces questions de sécurité. On considère que c’est un peu ‘sale’, on essaie de ne pas trop se préoccuper." Aussi, le député européen dit s’étonner "que les Etats-Unis aient déployé tant de moyens et d’énergie pour espionner les Européens. L’Union est une tour de verre : il suffit de traîner dans les couloirs des institutions pour savoir ce qui se trame."

M. Danjean n’attend pas non plus que les Européens apprennent grand-chose des "clarifications" exigées auprès des Etats-Unis. "C’est un exercice obligé de demander des explications, mais les Etats-Unis ne vont certainement pas trahir les secrets de leurs méthodes d’espionnage. Au mieux, ils céderont sur des demandes d’échange d’informations ." Olivier le Bussy et C.Mo (st.)

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