Marine Le Pen sans immunité

Delattre Bernard, Correspondant permanent à Paris

L’Histoire repasse les plats, au Front national (FN). Ce mardi, la présidente de ce parti, Marine Le Pen, devrait perdre son immunité parlementaire de députée européenne. Pour avoir, en 2010, établi un parallèle entre l’islam en France et l’Occupation nazie. La levée de son immunité ouvrirait la voie à des poursuites judiciaires, en France.

Une tradition familiale et frontiste

Son père, Jean-Marie Le Pen, déjà, vit quantité de fois son immunité d’eurodéputé levée dans le passé. Ainsi - sans même reparler du mémorable "détail de l’histoire de la guerre" qu’auraient constitué les chambres à gaz -, quand il jugea que l’Occupation nazie n’avait "pas été particulièrement inhumaine" dans l’Hexagone. Ou quand il prophétisa une France avec 25 millions de musulmans, dans laquelle "les Français raseront les murs, descendront des trottoirs en baissant les yeux". Du reste, au FN, la famille Le Pen n’a pas l’exclusivité des dérapages punis à Strasbourg. L’eurodéputé Bruno Gollnisch, ex-n°2 du parti, subit lui aussi une telle sanction, après notamment avoir vilipendé "l’invasion de notre patrie et la destruction de nos cultures et valeurs" par l’islam.

C’était en 2008. En 2013, c’est sur ce même thème de la religion musulmane que Marine Le Pen doit répondre de propos tenus en 2010, en pleine polémique franco-française sur les prières de rues musulmanes. "Je suis désolée, mais, pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup. Parce que ça, c’est une occupation du territoire : ces quartiers dans lesquels la loi religieuse s’applique. Il n’y a pas de blindés ni de soldats, mais c’est une occupation, et elle pèse sur les habitants." Deux associations françaises de lutte contre le racisme et l’islamophobie veulent la traîner en justice pour incitation à la haine.

Une posture probablement rentable

A ceux qui mettraient cette tirade sur le compte d’une étourderie lexicale bien dans la tradition familiale, Marine Le Pen a opposé un démenti cinglant, lundi. Quand elle a répété et maintenu, mot pour mot, ses propos. A ses yeux, ce n’est pas un appel à la haine, mais la dénonciation civique d’une pratique religieuse proscrite ("C’est le comble : être poursuivie pour avoir dénoncé une pratique illégale !"), ainsi que l’énonciation d’une "vérité" qu’elle serait "la seule à dire aux Français" : "Les prières de rue continuent à se dérouler, sur le territoire". Plus globalement, ces propos relèveraient de la "liberté d’expression politique", qui protège y compris "les propos qui déplaisent au politiquement correct, mais pas au peuple - car le peuple, lui, est d’accord avec moi".

Tentant de se sortir de ce mauvais pas, Marine Le Pen surjoue dans le registre europhobe et anti-parlementariste, en raillant "l’intégrité d’un Parlement européen qui protège l’immunité de ses membres quand ils sont pris à taper dans la caisse ou à battre leur femme". Sans doute espère-t-elle qu’à terme, lui sera profitable sa posture de victime d’"une décision politique", prise par une caste désirant "faire taire une voix dissidente", pour cause de "délit d’opinion".

En attendant, les dérapages verbaux - très contrôlés - de ce type lui permettent, en interne, de rassurer un peu la vieille garde frontiste : nostalgique de Jean-Marie Le Pen, et déroutée par la modernisation alléguée du FN, depuis que sa fille le dirige.