Une heure dans la pagode Shwedagon

Selon la légende, qui en fait remonter la construction à l’époque du Bouddha lui-même, il y a 2 600 ans, ce serait le plus vieux temple bouddhiste au monde. Visite guidée.

Reportage Philippe Paquet, envoyé spécial en Birmanie
Buddhist nuns visit Yangon's famous Shwedagon pagoda on Full Moon Day of Tabaung, the last month in the Myanmar calendar, Tuesday, March 26, 2013, in Myanmar. (AP Photo/Khin Maung Win) Associated Press / Reporters
Buddhist nuns visit Yangon's famous Shwedagon pagoda on Full Moon Day of Tabaung, the last month in the Myanmar calendar, Tuesday, March 26, 2013, in Myanmar. (AP Photo/Khin Maung Win) Associated Press / Reporters ©Associated Press / Reporters

La pagode d’Or ou Shwedagon, au cœur de Rangoon, est au nombre de ces monuments mythiques de l’Asie, au même titre qu’Angkor Vat ou Borobudur. Selon la légende, qui en fait remonter la construction à l’époque du Bouddha lui-même, il y a 2 600 ans, ce serait le plus vieux temple bouddhiste au monde. L’édifice est vraisemblablement mille ans plus jeune, mais cela n’empêche pas son dôme étincelant, posé sur une colline près du lac Kandawgyi, d’être le nombril de toute la Birmanie, et pas seulement de sa capitale économique. Les pèlerins viennent de partout pour s’y recueillir, prier, déambuler entre les stupas, bavarder ou, tout simplement, prendre le frais, en fin de journée.

Kipling, parmi d’autres visiteurs, était tombé sous le charme de cette pagode qui lui révélait que la Birmanie ne ressemblait à aucun autre pays. Il y a vingt ou trente ans, quand les militaires avaient scellé les frontières de l’"Union of Burma", ne délivrant que des visas d’une semaine à des touristes aussi rares que privilégiés, la magie de Shwedagon était encore intacte.

Aujourd’hui, s’il serait abusif de crier au désenchantement, il faut bien admettre que le lieu a de quoi désorienter. Toutes les têtes de Bouddha, par exemple, sont auréolées de lampes clignotantes multicolores disposées en cercles concentriques. On croyait pénétrer dans un sanctuaire et on se retrouve en pleine fête foraine. Les Chinois, rois incontestés du kitsch, sont visiblement passés par ici aussi, eux qui étaient devenus les principaux partenaires d’une dictature mise au ban des nations.

L’étranger n’est pas au bout de ses surprises. Bouddhistes, les Birmans ont allègrement puisé dans les croyances de l’Inde voisine et notamment dans la cosmologie hindoue. Ils pensent que les planètes influencent leur destinée. Or, chacune est associée à un jour de la semaine, d’où l’importance de connaître non seulement la date de sa naissance, mais le jour qui lui correspond. Les fidèles se regroupent ainsi, à Shwedagon, en confréries du lundi, du mardi, etc.

Dans une salle périphérique, ouverte sur trois côtés, une femme, assise en tailleur, tourne curieusement le dos à une statue du Bouddha et fait ainsi face aux autres pèlerins qui, eux, prient, si l’on ose dire, dans la bonne direction. Elle est aveugle, nous confie-t-on, mais l’explication paraît quelque peu bancale ou, à tout le moins, insuffisante. N’importe qui pouvait, en effet, l’aider à prendre une position adéquate. Ne faut-il pas en déduire que cette femme est en réalité bel et bien dans le droit chemin parce que, comme le remarquait un petit prince qui aurait pu être birman, on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel étant invisible pour les yeux ? Le Bouddha n’a d’ailleurs pas dit le contraire.

Cette femme aurait-elle par ailleurs le don de voir l’avenir et, en particulier, l’avenir de la Birmanie ? Ce serait bien utile, à un moment où tout le monde s’interroge sur la profondeur et la pérennité des réformes que les anciens généraux ont introduites depuis deux ans. Le pays est-il réellement en train de se convertir en une démocratie crédible ? Cette conversion est-elle irréversible ? Shwedagon est un endroit tout trouvé pour se poser ces questions. La pagode a toujours été un point de ralliement pour les mouvements de contestation, les révoltes, les forces de changement. Tout au long du siècle dernier, les Birmans se sont rassemblés autour du dôme sacré pour défier le colonisateur britannique, pour dénoncer leurs conditions de travail, pour réclamer l’indépendance et, plus récemment, la démocratie. C’est ici qu’en 1988, Aung San Suu Kyi a fait ses grands débuts en politique.

Les touristes qui grouillent par grappes au pied des flèches dorées de Shwedagon ne se préoccupent guère de ces problèmes. En espagnol ou en allemand, en japonais ou en coréen, leurs conversations ne roulent que sur la qualité des photos prises dans la lumière du soir, ou sur celle des repas qui ont été servis dans les hôtels jalonnant leur "grand tour de Birmanie", de Pagan au lac Inle. Leur présence en nombre est pourtant l’indicateur le plus parlant des transformations en cours dans le pays. Pour le meilleur et pour le pire. Les Birmans peuvent espérer tirer du tourisme une prospérité nouvelle, comme la Thaïlande voisine en a fait l’expérience, mais ils risquent bien de perdre dans l’aventure leur authenticité et de sacrifier cette spontanéité qui a fait d’eux le peuple le plus aimable d’Asie. Le thanaka, cette poudre jaune à base d’écorce broyée que les Birmanes s’appliquent sur le visage pour se protéger du soleil et se faire plus belles qu’elles ne sont déjà, servira-t-il alors à dissimuler une grimace ?


Cet été, "La Libre" s’arrête une heure dans des lieux symboliques. Pour observer, méditer, analyser…