Reprise des négociations de paix : quelles chances d'aboutir ?

Sous l'égide du Secrétaire d'Etat américain John Kerry, les négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens ont repris lundi soir. Alors qu'elles étaient gelées depuis 3 ans, quelles sont les chances d'aboutir à un accord de paix ? Quels sont les écueils qui empêchent la résolution d'un conflit long de 65 ans ?

Valentine Van Vyve
Reprise des négociations de paix : quelles chances d'aboutir ?
©AP

Lundi soir, John Kerry rassemblait autour de lui à Washington le négociateur palestinien Saëb Erakat et Tzipi Livni, ministre de la Justice israélienne, également chargée du dossier des négociations. Ces pourparlers directs, initiés autour d'un repas, sont un événement en soi puisque Palestiniens et Israéliens ne se sont plus retrouvés, ensemble, à la table des négociations depuis trois ans. Trois longues années pendant lesquelles le conflit vieux de 65 ans s'est poursuivi, aggravant les relations entre les parties.


Si ces deux jours sont à marquer d'une pierre blanche, les acteurs ne se pencheront pas -encore- sur le fond. Ils se cantonneront pour l'heure à préparer le terrain de futures négociations. Soit "une occasion de développer un plan de travail qui déterminera comment les parties procéderont dans ces négociations au cours des prochains mois" , a d'ailleurs expliqué le Secrétaire d'Etat US.  "C'est un jour très spécial" , a déclaré lundi à Riga le président israélien Shimon Pérès. "Le Moyen-Orient se trouve dans une situation orageuse. Nous espérons que le Moyen-Orient va surmonter sa tempête et parviendra à la paix". Cette déclaration pousse à l'optimisme.

"Il y a des moments où on doit prendre des décisions difficiles pour le bien du pays et c'est un de ces moments" , s'était défendu M. Netanyahu auprès des ministres de son gouvernement. Des décisions de cet ordre, il va probablement devoir s'engager à en prendre davantage...

Malgré la bonne volonté (affichée du moins) des deux parties à discuter et ainsi à parvenir à une paix durable, des écueils subsistent. Les mêmes, précisément, que ceux qui empêchent le respect de tout accord depuis des décennies : colonisation, statut de Jérusalem et plus particulièrement de sa partie Est, délimitation des frontières et retour des réfugiés. Les pourparlers pourraient durer "au moins 9 mois", a pour sa part estimé John Kerry, refusant toutefois de parler de "date-butoir".

En 2010 (date des dernières négociations directes) la reprise de la colonisation avait  donné un coup d'arrêt à tout dialogue. Qu'est-ce qui diffère aujourd'hui ? Le contexte est-il plus propice à l'avènement d'un accord ?  Analyse de la situation et des chances de réussites avec Michel Liégeois,  Professeur de Relations internationales à l'UCL.

Quelles sont les chances que ces négociations aboutissent à un accord de paix?

Si l'on parlait en termes de pronostic , les chances ne seraient guère élevées... La question est plutôt la suivante : que recouvre la notion de succès ? Il faut s'entendre là-dessus. Un statut final pour une solution à deux Etats, qui soit appliquée ur le terrain : personne n’y croit un seul instant. Une autre forme de succès, plus modeste, serait de s’entendre sur une feuille de route assez ambiguë pour être acceptable par les deux parties. Elle pourrait sans doute être présentée aux médias et à la communauté internationale comme un succès diplomatique. Mais elle mènerait tôt ou tard à des divergences d'interprétation. Comment l'application de l'accord d'Oslo n'a-t-elle pas pu être possible, alors que le contexte était plus favorable ?

  Quelles sont les différences les plus marquantes entre les négociations d'Oslo (1993, sous l'égide de Bill Clinton, alors président) et aujourd'hui ?

Le contexte actuel est marqué par une grande instabilité régionale. Le conflit en Syrie se répand au Liban voisin alors que l'Egypte connait des lendemains de « Printemps » compliqués. Et puis, il y a la question iranienne et son possible accès au rang de puissance nucléaire. C'est un environnement instable anxiogène. Or, la sécurité est au cœur de la politique étrangère israélienne. Aucun accord n’est possible sans de solides garanties à ce niveau. 

Le conflit israélo-palestinien est catalyseur des tensions régionales. Israël ne ferait-il pas un pas vers une sécurité plus durable si ce conflit était résolu ?

On peut en effet retourner l'argument : Israël, pour éteindre les feux et garantir sa sécurité, pourrait commencer par résoudre le conflit qui l'oppose à ses voisins palestiniens. A long termes, cela pourrait avoir des conséquences positives sur sa sécurité. Mais ce n’est pas la vision dominante dans les cercles dirigeants de l’Etat hébreux.

  Reste que pour aboutir à cet accord, il faut un interlocuteur légitime.

Voilà un autre élément de contexte défavorable : la faiblesse de l'interlocuteur. Sous la houlette des USA, les représentants israéliens rencontreront ceux de l'Autorité palestinienne (AP) qui ne représentent qu’une fraction des Palestiniens et jouissent d’une popularité assez relative. De son côté, le Hamas est mis hors-jeu des négociations officielles parce que considéré comme une organisation terroriste. Si un accord devait advenir, on peut compter sur les radicaux des camps pour initier une fois de plus le cercle vicieux de la violence : aux roquettes du Hamas tombant sur le sud d'Israël, Tsahal répondrait par des actions militaires dans la bande de Gaza. Dans le contexte des « Printemps arabes », des troubles en Cisjordanie ne sont pas à exclure vu les conditions de vie de la population et son insatisfaction à l’égard de l’Autorité palestinienne.

  Palestiniens et Israéliens ont toujours posé des conditions préalables : gel de la colonisation et discussions sur base des frontières d'avant 1967. Reconnaissance de l'Etat d'Israël et renonciation au droit au retour des réfugiés. Ont-ils laissé tomber ces prérequis?

Dans sa note rendue publique, John Kerry a évoqué des "avancées significatives" permettant la reprise des pourparlers. Ce terme est flou mais laisse supposer que les parties ont fait preuve de souplesse sur ces questions lors des dernières discussions préliminaires.

Ne serait-ce que jeu diplomatique ?

La politique, c'est l'art du possible. Elle joue avec la complexité et l’ambiguïté du langage pour dépasser des blocages majeurs. Elle reste parfois dans une incertitude qui permet à la fois aux parties de consentir des concessions tout en ne perdant pas la face. Nous sommes ici dans le domaine de la diplomatie secrète. Pour parvenir à la reprise de négociations directes et officielles, d'autres ont eu lieu en sous-main. 

La reprise du processus de paix est-il le fruit d'un intense travail diplomatique de John Kerry ?

Il faut saluer l'offensive diplomatique américaine et le poids diplomatique dont l'administration Obama use, ce qui représente un vrai risque politique. Il faut se rappeler à quel pointes dernières années, l’absence des USA au Proche-Orienta été critiquée. Le contexte est cependant plus propice à prendre des initiatives risquées : les USA ont achevé leur retrait d'Irak et entamé un mouvement identique en Afghanistan.Surtout, M. Obama entame son 2e et dernier mandat de président. Il a dès lors les mains plus libres et une certaine marge de manœuvre puisqu’il ne doit plus se soucier d’une éventuelle réélection. 

A cet égard, certains évoquent par ailleurs une coïncidence de calendrier : l'offensive de J. Kerry intervient peu après la volonté affichée par les USA de renouer le dialogue avec l'Iran. Si Washington entend établir un lien entre les deux processus, il s’agirait d’une tactique diplomatique éprouvée – appelée « linkage » – mais à double tranchant. Si elle donne une marge de manœuvre, elle expose aussi à des risques significatifs : veto, conditionnalité,...

Bref, la reprise du dialogue est positive, mais les paramètres sont complexes.

Se dirige-t-on automatiquement vers une solution à deux Etats ?

Netanyahu a peut-être réalisé ceci : plus le temps avance, et avec lui les colonies, moins il sera évident de diviser la terre en deux Etats. Aujourd'hui, le territoire palestinien ressemble à une peau de léopard, sans continuité. Voyant s’éloigner la perspective d’un Etat souverain viable, un nombre croissant de Palestiniens prônent une stratégie alternative : un seul Etat au sein duquel tous les habitants se verraient reconnaître les mêmes droits. Israël devrait alors abandonner sa référence au caractère juif de l'Etat. Ce qu'il n'est pas prêt à faire. Le Premier ministre a peut-être pris conscience de cette contradiction et estimé que le maintien du statu quo ne pouvait pas éternellement tenir lieu de politique..

On a abordé l'influence du Hamas. Quelle peut être celle de la frange la plus à droite de l'Etat hébreux ? Elle ne semble pas prête au compromis...

Si un accord est acceptable par l'AP, il est forcément inacceptable par l'aile droite du parti de Netanyahu (Likoud) et par la frange la plus radicale de la Knesset. Néanmoins, le parti travailliste a déclaré être prêt à soutenir le Premier ministre en cas d'accord de paix et d’éclatement de l’actuelle majorité. S'en suivrait alors une recomposition interne du paysage politique israélien.

Le gouvernement Netanyahu a approuvé un projet de loi soumettant à référendum tout accord de paix. Selon vous, la consultation populaire constitue-t-elle une porte de sortie pour Israël ?

Il convient de remettre cette loi en perspective et de la relier au système politique israélien. Comme en Belgique, le gouvernement doit s’appuyer sur une majorité au sein de parlement élu selon un système électoral proportionnel, L’exécutif est donc le plus souvent constituéde coalitions. Avec pour conséquence une influence disproportionnée accordée à des partis radicaux qui sont indispensables pour former une majorité et qui, pourtant, ne représentent qu’une fraction minime de l'électorat. 

Cette loi est dès lors à classer au rang des bonnes nouvelles si elle permet de ratifier un futur accord de paix par une majorité de la population. Après, se poserait tout de même même le problème de son application par une majorité gouvernementale qui en aurait la volonté politique... Ce référendum offre à tout le moins une opportunité de contournement de la capacité de blocage que possèdent quelques petits partis religieux en raison du système électoral proportionnel.


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