Gibraltar, l’éternel caillou dans la chaussure

Si Gibraltar fait bien partie de l’Union, le Rocher n’est par contre pas intégré à l’espace Schengen. L’Espagne est donc en droit d’établir des contrôles d’identité lors du passage de la frontière sans contrevenir aux règles européennes.

Gilles Toussaint
Gibraltar, l’éternel caillou dans la chaussure
©AP

"Je n’avais jamais vu cela de ma vie. Tout était fait pour ralentir les gens. On n’avait pas du tout l’impression d’être en Europe, mais d’assister à une guerre diplomatique entre deux pays" . En vacances en Espagne, Dorian et sa petite famille se souviendront longtemps de leur escapade sur le "Rocher" de Gibraltar.

Vu la distance séparant les grands parkings "à touristes" situés du côté espagnol de la frontière et la ville, celui-ci avait choisi de s’y rendre en voiture, histoire d’épargner une trop longue marche à ses enfants. Mal lui en a pris. Si l’aller s’est relativement bien passé - "environ trois quarts d’heure de file" -, le retour fut cauchemardesque. "A peine sorti de la ville, on s’est rendu compte qu’il y avait une file énorme pour repartir vers l’Espagne et que cela avançait vraiment hyper lentement". Un étranglement qui trouve sa source dans les contrôles tâtillons menés par les policiers postés à l’unique point de passage espagnol. "Une voiture sur deux est arrêtée et complètement vidée. Ils bougent les sièges, vérifient sous le véhicule… La totale. Au final, nous avons mis presque cinq heures pour sortir".

La mésaventure survenue à ces touristes belges illustre les nouveaux soubresauts qui agitent les relations entre l’Espagne et le Royaume-Uni sur la question de Gibraltar. Un regain de tension lié à un contentieux sur les droits de pêche, mais derrière lequel se cachent les revendications territoriales de Madrid sur cette enclave cédée à la Couronne britannique en 1713. La situation s’est encore envenimée avec l’idée, évoquée fin juillet par le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Garcia-Margalo, d’introduire un droit de péage de 50 € pour entrer ou sortir de Gibraltar.

Un baromètre

"La question des droits de pêche est souvent le baromètre des relations entre le gouvernement espagnol et celui de Gibraltar", commente Luis Simon, senior researcher à l’Institut d’études européennes de la VUB. La crise actuelle, ajoute-t-il, est le résultat d’un processus de confrontation croissante entre le gouvernement travailliste de l’enclave, installé fin 2011, et l’intérêt très marqué porté à ce dossier par le ministre conservateur espagnol Garcia-Margalo. Le 300e anniversaire du Traité d’Utrecht, par lequel l’Espagne a reconnu la propriété britannique sur ce petit morceau de territoire, contribue sans doute également à la poussée de testostérone actuelle.

Sous la législature du socialiste Zapatero, le gouvernement local est en outre formellement devenu l’interlocuteur de l’Espagne dans toute négociation, ce qui n’arrange pas les choses, juge M. Simon, pour qui un dialogue direct entre Madrid et Londres serait préférable.

Porte d’entrée reliant la Méditerranée à l’Atlantique, Gibraltar conserve en effet une importance stratégique pour le Royaume-Uni. Les frustrations hispaniques sont pour leur part liées aux questions des droits de pêche, mais également au fait que le "Rocher" "est devenu un centre international du blanchiment d’argent et de la criminalité financière", souligne-t-il .

Un statut de souveraineté partagée est-il concevable ? Là n’est pas l’essentiel, estime le chercheur de la VUB. A ses yeux, la manière dont la question de Gibraltar nuit encore aux relations entre les deux pays est "une réelle honte". Ceux-ci devraient au contraire renforcer leur coopération stratégique pour étendre leur influence dans l’est de la Méditerranée, l’Océan Indien et l’Atlantique Sud. A l’heure où l’on assiste à l’émergence de nouvelles puissances et où les Etats-Unis s’éloignent de l’Europe pour se tourner vers l’Asie, la coopération entre les nations qui partagent les valeurs européennes "est vitale".

A Bruxelles, on explique être saisi du problème depuis plusieurs mois. "Nous avons écrit aux autorités espagnoles au printemps pour leur demander des explications. Celles-ci ont répondu que les contrôles étaient proportionnés et ne donnaient pas lieu à des temps d’attente trop importants", explique le porte-parole de la Commission.

Car si Gibraltar fait bien partie de l’Union, le Rocher n’est par contre pas intégré à l’espace Schengen. L’Espagne est donc en droit d’établir des contrôles d’identité lors du passage de la frontière sans contrevenir aux règles européennes. A condition, du moins, que ceux-ci soient "proportionnés" et n’entravent pas la libre circulation des personnes. Toute la question est évidemment de savoir ce que l’on entend par "proportionné". Les plaintes s’accumulant, la Commission veut organiser une réunion technique avec les autorités espagnoles au mois de septembre ou d’octobre. Et il est vraisemblable que celle-ci se tiendra sur le terrain, histoire d’évaluer concrètement ce qui s’y passe.


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