"La place de la religion est à la mosquée ou à l'église. La politique doit être laïque"

Mohamed Salmawy, écrivain égyptien, est venu à Bruxelles cette semaine rencontrer la Haute représentante européenne aux Affaires étrangères afin de la convaincre que “le peuple” veut en finir avec les Frères musulmans et que l’État mène “une guerre contre le terrorisme”.

"La place de la religion est à la mosquée ou à l'église. La politique doit être laïque"
©Christophe Bortels
Sabine Verhest

Mohamed Salmawy, dans son roman “Les ailes du papillon”, écrit en 2010, avait mis en scène des manifestations de jeunes, place Tahrir au Caire, que l’armée se refusait à réprimer. Un récit prémonitoire en quelque sorte, du secrétaire général de l’Union des écrivains arabes. Mais celui qui fut aussi fondateur et rédacteur en chef du journal “Al-Ahram Hebdo”, créé en 1993 à l’époque d’Hosni Moubarak, se garde bien, cette fois, de prédire ce que sera l’avenir égyptien. S’il est venu à Bruxelles cette semaine rencontrer la Haute représentante européenne aux Affaires étrangères, Catherine Ashton, avec une délégation de la société civile, c’est afin de la convaincre que “le peuple” veut en finir avec les Frères musulmans et que l’État mène “une guerre contre le terrorisme”.

Faites-vous confiance au général Al-Sissi ? 


Oui. L’opinion publique en Égypte a confiance en lui, une confiance qu’on n’avait plus vue depuis des années, voire des décennies. Le peuple cherchait un leader ayant assez de force pour exprimer ce que pensent les Égyptiens, suivre leurs demandes et représenter leurs espoirs en l’avenir sur la voie de la démocratie et de l’État civil et laïc pour lequel ils ont fait la révolution en 2011. La révolution avait été kidnappée par les islamistes. Nous sommes enfin libérés de leur pouvoir. 

Le général a été nommé par les Frères musulmans, dont il était très proche… 

Presque tout le monde, en Égypte, a été proche des Frères d’une manière ou l’autre. Moi, je suis laïc mais les Égyptiens en général sont très religieux. Être proche de ceux qui représentent la religion n’est pas un choix politique, c’est une question de tempérament, de conscience publique. Mais les Frères musulmans ont transformé cette religiosité en une idéologie. 

Si beaucoup de gens les ont suivis pendant longtemps, la grande majorité ont été très déçus de leur année au pouvoir. Il n’y a plus grand-monde pour vouloir que la Confrérie demeure sur la scène politique. Bien sûr, l’islamisme restera avec nous des années encore mais les Frères doivent se réinventer, réinventer leur organisation, leur idéologie, leur image, pour montrer qu’ils ont compris les grands changements en Égypte. S’ils n’ont pas la capacité de s’adapter, ils disparaîtront de la scène. 

La Confrérie existe depuis 1928, la clandestinité ne l’a pas anéantie, au contraire. La répression actuelle, qui a connu des épisodes sanglants, ne risque-t-elle pas de la victimiser et de la renforcer ? 

Je ne pense pas. Les Égyptiens ont vu ce que les Frères faisaient du pouvoir, ils n’oublieront pas facilement cette expérience d’un an. Les Frères ont aujourd’hui perdu le large cercle de sympathisants qui avaient voté pour eux et commencent à perdre des membres. Des jeunes ont déjà quitté le mouvement pour créer les Frères musulmans sans violence. La Confrérie se trouve devant un défi existentiel. Mais on n’a pas encore vu, de ses dirigeants actuels, les changements nécessaires. 

En même temps, plusieurs d’entre eux, dont le guide suprême Mohamed Badie, ont été arrêtés. Est-ce la bonne stratégie, selon vous ? 

Il faut agir à plusieurs niveaux. Premier niveau, la justice. Les personnes qui ont commis des actes illégaux doivent être déferées devant un tribunal. C’est à la justice de trancher le sort de Mohamed Badie, ce n’est pas et ne doit pas être une question politique. Hosni Moubarak se trouvait dans la même situation. Le tribunal a estimé qu’il devait être libéré, on doit pouvoir entendre cela. Deuxième niveau, la politique. On se trouve face à une organisation un peu clandestine, un peu souterraine, un peu paramilitaire, qui ne se conforme pas à la loi sur les ONG et dont on ne connaît pas l’origine des ressources. Troisième niveau, l’opinion publique. Et je pense qu’elle ne veut plus entendre parler des Frères. 

Les électeurs n’avaient pas seulement voté pour eux, mais aussi pour les salafistes… 

Les salafistes ont été encouragés sous Hosni Moubarak parce qu’ils étaient opposés aux Frères musulmans. Il s’agissait pour eux de prêcher la bonne parole, de dire avec quel pied entrer dans les toilettes (le gauche) et avec quelle main manger (la droite), d’enjoindre aux femmes de porter le voile et aux hommes la barbe. Il existait un pacte entre les salafistes et le gouvernement : ils ne devaient pas se mêler de politique. Mais dès qu’Hosni Moubarak est parti, ils se sont transformés en politiciens. Les gens qui les soutenaient les voyaient comme des personnes très pures et très honnêtes. C’est la raison pour laquelle ils ont voté pour eux. Les Égyptiens devaient faire l’expérience de l’islamisme au gouvernement. Les Frères musulmans, qui ont donné vie à toutes ces autres organisations d’islam politique, sont nés en Égypte. L’histoire se rappellera que c’est aussi en Égypte que le peuple  les a rejetés et qu’ils ont été chassés du pouvoir après un an de gouvernement.

L’islam ne peut donc pas être politique, d’après vous… 

Ce que peuvent faire les islamistes, c’est suivre ce qu’ont fait les partis démocrates-chrétiens en Europe. Les partis peuvent être d’inspiration coranique, mais ils doivent rester politiques et non pas être  religieux. 

Pensez-vous que la nouvelle Constitution entérinera la séparation de l’Église et de l’État ? 

Je l’espère ! C’est une des demandes très importantes du peuple. Les millions de gens qui sont sortis dans les rues en juin avaient pour but la fin du pouvoir des Frères musulmans. Ils ne veulent pas de religion en politique. La place de la religion est à la mosquée ou à l’église. La politique doit être laïque.

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