Syrie: à quel jeu joue Obama?

Le président américain a créé la surprise en annonçant samedi qu’il avait décidé d’intervenir militairement contre Damas, mais qu’il solliciterait l’avis du Congrès. Le gouvernement israélien y voit un signe de "faiblesse", dont il s’inquiète.

Analyse Philippe Paquet
Syrie: à quel jeu joue Obama?
©AP

Dérobade, signe de faiblesse, manœuvre de diversion, astuce politique, recherche du consensus diplomatique… Chacun avait, dimanche, son interprétation pour expliquer la curieuse position prise par Barack Obama sur le dossier syrien, une position qui a pour principal effet immédiat de mettre le président français dans l’embarras puisque lui seul s’est prononcé pour une intervention contre Damas, et cela sans envisager de consulter les élus de la nation (qui pourront éventuellement mener un débat, mais seulement pour passer le temps…).
Il est en effet inhabituel, pour ne pas dire sans précédent, qu’un président américain, qui est aussi le commandant en chef des forces armées, annonce tout à la fois qu’une action militaire sera menée (en l’occurrence contre le régime de Bachar al-Assad) et que le Congrès sera consulté sur son bien-fondé… En sachant que la Chambre des Représentants est contrôlée par une majorité républicaine, que se passera-t-il, en effet, si elle se prononce contre une intervention dès lors que M.Obama déclare avoir déjà pris sa décision ? Persistera-t-il dans son intention, contre l’avis des parlementaires qui tiennent les cordons de la bourse, et contre l’avis de l’opinion publique qu’ils sont censés incarner ? A un an des prochaines élections législatives, on incline à en douter. Mais en battant en retraite, il risquerait aussi de perdre une crédibilité qui, dans la gestion de la politique étrangère et singulièrement au Proche-Orient, n’est déjà pas exempte de critiques.

Sans doute le chef de l’Exécutif veut-il - toujours dans l’optique du rendez-vous électoral de l’an prochain, mais peut-être aussi au regard du jugement que l’Histoire portera un jour sur lui - associer à sa décision l’opposition républicaine de manière à partager les risques de l’entreprise et la responsabilité d’une action qui, à ce stade, ne fait nullement l’unanimité. Alors que la culpabilité du gouvernement syrien n’est pas (encore) formellement établie dans le massacre du 21 août, les avis divergent non seulement sur l’opportunité, mais aussi sur la manière de "punir" Damas. Des experts estiment que des frappes ciblées d’une part ne changeront rien au cours du conflit, d’autre part feront plus de victimes innocentes que l’emploi d’armes chimiques.

Cette analyse conduit certains observateurs à penser que Barack Obama cherche d’abord à gagner du temps, sans donner l’impression de rester inactif alors que le régime syrien aurait franchi sa fameuse "ligne rouge". Le Congrès ne sera pas en session avant plusieurs jours, ce qui laisse le temps à la Maison-Blanche de s’assurer que des armes chimiques ont bel et bien été employées par l’armée syrienne (CNN révélait dimanche, dans l’attente du rapport des inspecteurs de l’Onu, que l’emploi du gaz toxique sarin serait désormais attesté).

Or, la présentation de preuves irréfutables permettrait peut-être d’infléchir Moscou (et Pékin) et de parvenir enfin à un consensus au Conseil de sécurité de l’Onu, sur une solution politique ou militaire à la crise syrienne. Ce qui aurait l’avantage de mettre les Américains dans une position beaucoup plus confortable pour intervenir, le cas échéant, et de ramener sans doute à leurs côtés l’allié britannique dont la désertion, pour cause d’opposition parlementaire, est indéniablement un coup dur pour eux.

D’aucuns n’excluent pas, cependant, un coup de bluff américain. La consultation du Congrès se limiterait, pour la forme, à celle de ses chefs, ce qui permettrait au président Obama d’ordonner des frappes à tout moment et de prendre par surprise un régime syrien qui se félicite peut-être un peu vite de la "reculade" de Washington.