Les jeunes femmes veulent aussi faire carrière en Allemagne

Et si tout cela n’était pas seulement une question de politique, de moyens, mais aussi de mentalité ?

Les jeunes femmes veulent aussi faire carrière en Allemagne
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Christophe Lamfalussy

L’Allemagne vieillit, sa population décline, et ses femmes ne veulent plus faire d’enfants. C’est à gros traits le pays que laisse Angela Merkel après deux mandats, malgré une politique familiale qui est, avec un budget de 195 milliards d’euros, l’une des plus chères au monde. Près de 160 mesures encourageant la natalité ont été lancées, depuis l’obligation pour les crèches d’accueillir les enfants dès l’âge d’un an jusqu’à l’octroi d’une "prime aux fourneaux" de 300 euros par mois pour les femmes restant au foyer.

Et pourtant les chiffres tombent chaque année comme un couperet : le taux de natalité reste très bas (1,39 enfant par femme). Depuis 1972, le nombre des décès supplante celui des naissances, baisse de population que seule l’immigration vient compenser.

Et si tout cela n’était pas seulement une question de politique, de moyens, mais aussi de mentalité ?

C’est la question que pose la sociologue Jutta Allmendinger qui vient de rendre public à Berlin les résultats d’une enquête auprès de jeunes femmes de 25 à 35 ans, soit celles qui sont le plus en mesure de procréer. Sa thèse est que le taux de naissance serait plus élevé si l‘homme allemand travaillait plus à la maison, et moins "au boulot", et inversement pour la femme.

"La société allemande connaît des grands changements" , dit-elle à "La Libre Belgique". " Il y a cinq ans, lors d’une étude précédente, les jeunes femmes souhaitaient combiner travail et vie de famille. Aujourd’hui, elles aspirent à faire carrière, à avoir une mobilité professionnelle, à gagner plus et à avoir un travail intéressant. Elles se plaignent. Car le fait d’avoir eu des enfants les a pénalisées. Elles voient des hommes ou des femmes sans enfant être promus. Elles sont outrées. Lors des déjeuners en ville, tout le monde parle travail et personne des enfants. Ce n’était pas le cas dans mon étude en 2007."

Selon Mme Allmendinger, "l’homme allemand ne montre aucun désir de s’investir" dans la vie familiale. En même temps, il souhaite que sa femme, en plus d’être sexy et mère de famille, soit aussi indépendante financièrement. Le fait que la loi impose désormais aux femmes divorcées de se prendre en charge après trois ans de séparation joue aussi. "Une société comme cela ne peut pas fonctionner ", dit la sociologue. " Tous les adultes ne peuvent pas travailler à plein temps. C’est pourquoi il faudrait baisser le temps de travail hebdomadaire de 39 heures à 34, voire 32 heures. Il faut décroître le travail des hommes, augmenter celui des femmes, et on arriverait alors à une vraie égalité des sexes. Beaucoup de problèmes seraient résolus."

A Berlin, laboratoire social

Illusoire dans un monde où les entreprises, soumises à la productivité, demandent sans cesse plus à leurs employés ? A Berlin, la jeune génération cherche des solutions. Seule ville allemande à enregistrer un surplus des naissances sur les décès, bien pourvue en crèches (surtout à l’Est), Berlin est le laboratoire social de l’Allemagne. Stefanie, une journaliste de 33 ans, travaille comme son mari à 75 % de temps partiel. " A Berlin, dit-elle, il y a moins de pression sociale sur le père pour qu’il gagne de l’argent et sur la mère pour qu’elle s’occupe des enfants. Lorsque notre fille est venue au monde, j’ai pris neuf mois de congé parental, puis mon mari les cinq mois suivants. Nous l’avons placée dans une crèche quand elle avait quinze mois. Je travaillais le matin, mon mari le soir. Il faut dire qu’il travaille dans le secteur social. Dans une ville comme Munich, ce serait beaucoup plus difficile à réaliser."

Car le partage du temps de travail reste un vœu pieux dans de nombreuses régions allemandes. Yanira Wolf vient de terminer un mémoire en ce sens à l’Université Libre de Berlin. " Il y a un fossé entre ce que les hommes disent qu’ils font à la maison et la pratique. En 2011, seulement 5,6 % des salariés hommes travaillaient à temps partiel. Les femmes étaient 67,7 %." Par ailleurs, ajoute Yanira Wolf, "si les hommes montrent un intérêt croissant pour la garde des enfants, ils sont moins enthousiastes sur le ménage. Rien n’a vraiment changé. Les femmes s’occupent de la routine, les hommes font les choses spécifiques ou extraordinaires. Elles font la cuisine toute la semaine, tandis qu’ils cuisinent aux moments exceptionnels devant leurs amis. La femme considère ce travail comme normal. L’homme réclame une reconnaissance. Même dans un couple où tous deux voyagent à titre professionnel… si la femme voyage la semaine, ils nettoient la maison ensemble le week-end ; si l’homme voyage, la femme nettoie la maison pendant la semaine ".

L’avantage des écoles en Belgique

Enfin, Julia, 34 ans, a un mari, deux enfants, une femme de ménage et deux baby-sitters. Elle travaille à temps plein à Berlin et veut faire carrière. Mais les choses ne sont pas aussi simples qu’en Belgique où elle a vécu plusieurs années. "La crèche qui garde ma fille ferme à 17h eures ", dit-elle. " Je ne peux m’arranger que parce que j’ai un travail flexible." Dans quelques années, ces enfants devraient entrer dans le système scolaire allemand. Or certaines écoles ferment dès l’heure de midi. " En Belgique, l’école a un rôle d’éducateur. En Allemagne, on estime que ce sont les parents qui doivent jouer ce rôle ." Julia a dès lors décidé de revenir vivre en Belgique. Elle vient de décrocher un poste à la Commission européenne…Christophe Lamfalussy

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