Qui est vraiment Peer Steinbrück, l'homme au doigt d'honneur?

Le 13 septembre, la Une d'un magazine allemand le montrait faisant un doigt d'honneur. Mais qui est vraiment Peer Steinbruck, candidat atypique du SPD aux élections de dimanche en Allemagne?

Qui est vraiment Peer Steinbrück, l'homme au doigt d'honneur?
©REPORTERS
Marcel Linden, Correspondant en Allemagne

Peer Steinbrück se déchaîne dans sa campagne électorale. Le Hambourgeois n’a plus le côté réservé et gentleman des habitants de la métropole hanséatique dont il est originaire. Il étonne les Allemands, qui avaient de lui le souvenir d’un homme très sérieux : en octobre 2008, en pleine crise bancaire, le ministre des Finances de la grande coalition au pouvoir à Berlin avait, avec la chancelière Angela Merkel, évité une panique en assurant que les épargnes étaient sûres. Dans la campagne électorale qui s’achève, le candidat social-démocrate au poste de chancelier n’est plus reconnaissable.

L’affaire du doigt d’honneur est typique. Aux journalistes qui lui tendaient leurs micros, il a dit, sarcastique : Il fallait bien animer cette campagne trop ennuyeuse.” Ainsi va Steinbrück. Pendant ses meetings, il tourne comme un tigre en cage sur une plate-forme ronde rouge spécialement façonnée pour lui. Son débit est celui d’une mitrailleuse. Pour ceux qui ne savent pas suivre, tant pis. Pour les autres, c’est amusant, voire intimidant.

Ses bourdes, on ne les compte plus. La dernière en date : interrogé à la télévision, il a exclu, pour ce qui le concerne, d’être de nouveau ministre dans une grande coalition, disant : Je ne mettrai pas le pied à l’étrier à Angela Merkel.” Propos malvenus parce qu’on a accusé Paul von Hindenburg, président de la République de Weimar, d’avoir mis le pied à l’étrier à Adolf Hitler. Evidemment Steinbrück n’a pas voulu comparer Merkel à Hitler, mais, le passé de l’Allemagne étant ce qu’il est, il y a des expressions qu’il vaut mieux ne pas utiliser.

Peer Steinbrück est impulsif et dit ce qu’il pense. Les Allemands aiment cela. Steinbrück s’est aussi produit sous le chapitre du cirque HalliGalli. Ce qui ne l’a pas empêché de qualifier de “clowns Silvio Berlusconi et Beppe Grillo. Le président italien Giorgio Napolitano, qui était justement en visite d’Etat à Berlin, a alors refusé de le voir. Quand Steinbrück était encore ministre des Finances, il avait menacé les Suisses de leur envoyer la “cavalerie de Fort Yuma , s’ils ne cédaient pas sur le secret bancaire. J’aime les westerns, avait-il expliqué ironiquement.

Le poulain d’Helmut Schmidt

Pourquoi le parti social-démocrate (SPD) a-t-il choisi Steinbrück comme candidat ? En 2011, il caracolait en tête dans les sondages, précédant Merkel, qui avait un passage à vide à cause de la crise grecque, rappellent utilement Eckart Lohse et Markus Wehner, deux journalistes du “Frankfurter Allgemeine”, auteurs d’une biographie sur Steinbrück (1).

Déjà en 2011, Helmut Schmidt, l’ex-chancelier nonagénaire social-démocrate, avait recommandé au parti de le désigner. Er kann es” (Il est capable de le faire), avait-il confié au “Spiegel”. Dans un talk-show de l’ARD, le patriarche avait loué Steinbrück, avec lequel il aime jouer aux échecs.

Après la fin de la grande coalition en 2009, le SPD était conduit par une troïka composée du président Sigmar Gabriel, de Frank-Walter Steinmeier, chef du groupe parlementaire et candidat battu en 2009, et de Steinbrück, simple député. Des trois, Steinbrück était considéré comme le mieux apte à mordre sur l’électorat centriste. Dans leur ouvrage, paru avant la nomination de Steinbrück en octobre dernier, Lohse et Wehner écrivent que le challenger devait être populaire, capable de se concentrer sur les points cruciaux et être doté de l’aura d’un savoir faire sérieux” .

Des grands-parents danois

Ces trois exigences, de l’avis général, Steinbrück les remplit pleinement. Pour quelqu’un qui a doublé deux fois une classe au lycée classique Johanneum de Hambourg, ce n’est pas mal. Comptant parmi ses ancêtres, Adelbert Delbrück, le fondateur de la Deutsche Bank, l’homme est né en 1947 à Hambourg, à une époque où régnait la famine. Ses grands-parents danois envoyaient des colis de vivres à la famille. En 1945, le père de son père avait été fusillé, parce que l’officier refusait de sacrifier le Volkssturm (les enrôlés retraités) contre l’armée soviétique. Ses antécédents danois expliquent ausi pourquoi il s’appelle Peer et non pas Peter, à l’allemande.

De son père, officier de la Kriegsmarine et yachtman, il a hérité le goût des beaux bateaux : il a fabriqué les modèles des croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau. Pas du tout pacifiste, il a servi pendant deux ans dans la Bundeswehr, six mois de plus que le service militaire normal.

L’expérience de Bonn et des régions

Après des études de sciences économiques à Kiel, capitale du Schleswig-Holstein au nord, il va à Bonn, alors capitale : en 1974, sous le chancelier Schmidt, il obtient un contrat à durée déterminée au ministère de la Construction, puis un poste ferme au ministère de la Recherche et devient chef de bureau du ministre social-démocrate Hans Matthöfer, ancien permanent de l’IG Metall pragmatique qui l’impressionne fortement.

Steinbrück est un adversaire farouche des détracteurs des centrales nucléaires, précurseurs des Verts qu’il conspuera également.

En 1978, il passe à la chancellerie. On raconte qu’accompagnant Schmidt dans l’avion gouvernemental, celui-ci lui posa deux questions sur un dossier concernant le stockage définitif des déchets radioactifs. Comme le chancelier se taisait, Steinbrück voulut quitter sa cabine. Schmidt le rappela : “Qui vous a demandé de vous lever ?” Ensuite, le chancelier lui demanda s’il était Hambourgeois comme lui – il l’avait reconnu à l’accent –, et les deux parcoururent le texte élaboré par le jeune fonctionnaire.

En 1981, Steinbrück se morfond près d’un an à la représentation permanente de la RFA à Berlin-Est. Commence alors une carrière “régionale”.

En 1985, le ministre-Président de Rhénanie-du- Nord-Westphalie, Johannes Rau, fait de lui son chef de bureau à Düsseldorf : le “Frère Jean”, comme on l’appelle pour sa bonté, a reconnu en Steinbrück, au tempérament opposé, un bon “chien de ferme”.

On le voit ensuite secrétaire d’Etat à l’Environnement au Schleswig-Holstein, où son job consiste à garder un œil sur le ministre de tutelle, un professeur charismatique, gourou écologiste, qui égarait les dossiers. Puis il devient pour la première fois ministre, chargé de l’Economie. En 1998, il revient à Düsseldorf pour être ministre de l’Economie et plus tard des Finances du plus grand Land allemand.

Quand, en 2003, le chancelier Schröder présente les réformes du marché du travail dites “Hartz”, Steinbrück commet l’erreur de ne pas suffisamment expliquer ces changements sociaux à son parti et à une population apeurés. En 2005, il perd les élections dans le Land et, après cet échec, Schröder avance d’un an les élections nationales de 2006, qu’il perd à son tour.

Dans la grande coalition qui s’ensuit, Steinbrück collabore très bien avec la chancelière. Angela Merkel reconnaît en Steinbrück un homme qui l’a surprise et voit les problèmes du pays de façon très sobre et réaliste” . Venant d’elle, c’est un grand compliment.

A la droite du SPD

Mais Steinbrück est en porte-à-faux avec son parti : très à droite et pro-patronat, il a toujours méprisé la gauche social-démocrate. En 2010, il s’est opposé à l’exclusion de Thilo Sarrazin, partageant ses thèses sur l’intégration déficiente des immigrés.

Toute sa vie, le candidat social-démocrate a été un homme de l’exécutif, désireux d’avoir une emprise directe sur les choses. Il a seulement siégé une législature au Bundestag. C’est un joueur : échecs, billard, tennis. Il veut l’emporter. Les jeux d’équipe ne l’intéressent pas vraiment.

Quel type de dirigeant préfère-t-il ? Les “Grenzgänger” (frontaliers), dit-il, pour lesquels le bien de la nation l’emporte sur la raison du parti. Dans son ouvrage autobiographique “Unterm Strich” (Solde) (2), il loue les dirigeants atypiques, qui gardent une certaine distance à l’égard des affairements politiques et, s’ils sont doués, même à l’égard d’eux-mêmes . C’est comme cela qu’il se voit.

(1) Eckart Lohse et Markus Wehner : Steinbrück. Biogaphie.2012.

(2) Peer Steinbrück : Unterm Strich. 2011.


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