Angela Merkel: la fille du pasteur Kasner

Les Allemands votent ce dimanche. Angela Merkel a de grandes chances d'être réélue. Et pourtant, rien ne la prédestinait à devenir ce qu’elle est. Le portrait de la chancelière allemande.

Angela Merkel: la fille du pasteur Kasner
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Philippe Paquet

A moins d’être un passionné d’histoire ou de politique allemande, on s’imagine mal lire une biographie de 800 pages consacrée à Angela Merkel - c’est sans doute pourquoi celle que vient de publier chez Tallandier la journaliste Florence Autret n’en fait que 300, cent de moins que celle de Gerd Langguth, professeur de science politique à Bonn, que la correspondante de "La Tribune" à Bruxelles cite d’ailleurs abondamment. Cette anorexie éditoriale, qui présuppose le manque d’appétit du grand public, révèle d’une certaine façon le problème d’image de la chancelière allemande qui ne se distingue ni par un charisme exceptionnel, ni par un style glamour et une grande élégance vestimentaire, ni par une vie privée fracassante, ni par une carrière émaillée de coups d’éclat et d’audaces médiatiques. Bref, ce n’est pas une femme qu’on a nécessairement envie de mieux connaître.

On a tort, cependant. Si Angela Merkel est, comme Autret l’écrit en sous-titre de son livre, "une Allemande (presque) comme les autres", tout réside dans ce "presque" . Le parcours de cette "fille de l’Est" devenue en une vingtaine d’années "Mutti Merkel", la "maman" d’une Allemagne réunifiée, est, en effet, extraordinaire. Son improbable destin commence dans une famille protestante de Hambourg, où elle naquit, le 17 juillet 1954, aînée de trois enfants (elle a un frère, Marcus, né en 1957, et une sœur, Irène, née en 1964). La mère d’Angela, Herlind Jentzsch, était originaire de Dantzig (aujourd’hui Gdansk). Son père, Horst Kasner, était berlinois, mais de souche récente : ses parents quittèrent Poznan pour s’installer dans la capitale allemande peu après la Première Guerre mondiale. Le grand-père d’Angela raccourcit son nom, Kasmierczak, en Kasner, et tourna définitivement le dos à la Pologne.

En 1954, quelques mois seulement après la naissance d’Angela, le pasteur Kasner répond à l’appel de sa hiérarchie pour aller renforcer, en RDA, une Eglise protestante qui devait s’accommoder des rigueurs d’un régime communiste de plus en plus intolérant. La petite famille s’établit à Templin, à 80 kilomètres de Berlin. La vie y est rude, rythmée par les privations et les restrictions, mais les Kasner jouissent de privilèges comme celui de pouvoir continuer à voyager à l’Ouest - privilèges sans doute liés à l’influence que conservait l’Eglise protestante et que le pouvoir est-allemand devait ménager, mais qui ont amené à s’interroger sur la nature profonde des relations que le pasteur Kasner entretenait avec les responsables de la République démocratique allemande.

Une jeunesse communiste

Cette suspicion s’est étendue à Angela, dont on sait qu’elle fut membre de la Freie Deutsche Jugend, une organisation de la jeunesse qui, en fait de "liberté", était en réalité inféodée au SED, le parti communiste est-allemand. D’aucuns ont vu dans cette affiliation la preuve d’une adhésion idéologique aux thèses du régime, et à plus forte raison que, selon certains témoignages, la jeune fille aurait été chargée de l’"Agitprop" dans sa section, c’est-à-dire de la propagande. La chancelière a récusé ces accusations, en affirmant qu’elle ne s’était occupée que d’activités culturelles. De telles critiques, formulées dans le confort des démocraties occidentales, oublient toujours que, sous une dictature, les intellectuels n’ont généralement pas d’autre issue, s’ils veulent éviter le choix entre le silence et la prison, que de s’adapter au système en cherchant les compromis qui leur permettent de travailler et de vivre de façon acceptable, sinon enviable.

Ces arrangements, Angela dut s’y résigner pour gagner une place à l’université que, au paradis des prolétaires, ses origines sociales et familiales ne lui prédestinaient pas. Forte en mathématiques et en russe (une compétence qui lui serait bien utile plus tard pour traiter avec le Kremlin), elle part étudier, de 1973 à 1978, la physique à Leipzig - parce qu’elle voulait échapper à l’ennui de la campagne et… à la tutelle de ses parents. Elle poursuit sa formation à l’Institut central de physique et chimie de l’Académie des Sciences de Berlin où, auréolée d’un doctorat, elle décroche ensuite un poste de chercheur. Son existence est alors assez misérable. D’une part, l’infrastructure scientifique manque cruellement pour pouvoir effectuer ses recherches au niveau souhaitable. D’autre part, les trajets matin et soir le long du Mur lui rappellent continuellement que la RDA n’est pas du bon côté de l’Histoire. Même l’idylle nouée avec un étudiant rencontré à Leipzig et épousé en 1977, Ulrich Merkel, tourne court avec un divorce prononcé en 1982. Mais cet homme lui laissera au moins son nom…

Prise par surprise

Angela ne s’était jamais vraiment intéressée à la politique - son unique acte de défi semble avoir été, dans les années 1970, de faire du naturisme dans un des camps d’été organisés par le SED, s’il faut en croire à tout le moins une photo qui a circulé sur Internet au printemps dernier et qui montrerait la future chancelière dans le plus simple appareil en compagnie de deux copines. Elle avait pourtant vécu de près un événement majeur : le Printemps de Prague, alors qu’elle passait en famille des vacances en Tchécoslovaquie. Le choc fut rude et son impact durable, malgré quoi les manifestations démocratiques de 1989 qui aboutiront à la chute du Mur de Berlin prennent Angela par surprise. Elle ne s’était pas investie dans ce mouvement probablement parce qu’elle ne croyait pas le communisme est-allemand réformable et pensait que le régime s’effondrerait non pas sous les coups de boutoir d’une opposition, mais sous l’effet de sa propre impéritie, à l’issue d’un lent processus d’autodestruction.

Prise de vitesse, en 1989, Angela Merkel, qui a alors 35 ans, ne va plus perdre de temps. Un concours de circonstances fait d’elle, en avril 1990, la porte-parole adjointe du gouvernement chargé de préparer la Réunification que Lothar de Maizière a constitué après les seules élections pluralistes que l’Allemagne de l’Est connaîtrait. Mais la jeune femme a beau manquer encore d’expérience politique, elle en a suffisamment pour savoir qu’il lui faut d’emblée préparer un avenir qui se jouera au-delà des frontières de la RDA. A la faveur du "congrès de la Réunification" qui se tient - signe du destin - à Hambourg, les 1er et 2 octobre, elle demande à rencontrer Helmut Kohl, le tout-puissant président de la CDU, qui sort impressionné de l’entretien et décide de la mettre en selle. Le premier scrutin législatif de l’Allemagne réunifiée, en décembre 1990, fait d’Angela une députée de la circonscription de Stralsund, dans le nord du pays, un siège au Bundestag qu’elle conservera jusqu’à aujourd’hui.

Kohl a, toutefois, d’autres projets pour elle. Il en fait immédiatement sa ministre des Femmes et de la Jeunesse, portefeuille qui ne passionne guère l’intéressée (avouera-t-elle plus tard), mais a l’avantage de l’initier en douceur aux rouages - et aux roueries - du métier. L’apprentissage est fait quand, en 1994, le chancelier la nomme ministre de l’Environnement de la Sécurité nucléaire, une fonction à beaucoup plus haut risque politique. Plus personne n’ignore désormais qui est Angela Merkel - quoique bientôt remariée avec un éminent professeur de chimie, Joachim Sauer, lui-même divorcé avec deux enfants, elle a choisi de garder le nom de son premier mari. Cette décision sera la cause d’au moins un quiproquo mémorable, rappelle Florence Autret, quand Nicolas Sarkozy saluera l’époux de la chancelière en lui donnant du "Monsieur Merkel" .

Le meurtre du père

L’irrésistible ascension de la fille du pasteur Kasner se poursuit alors rapidement. La déroute de la CDU aux élections de 1998 fait d’elle la nouvelle secrétaire générale du parti, tandis que les scandales financiers finissent par engloutir Helmut Kohl. La fille tue alors le père en politique : Angela mène la fronde contre l’ex-chancelier, obtient son éviction et prend sa place à la présidence du parti, le 10 avril 2000, devenant la première femme à occuper ce poste. Dix ans, exactement après sa timide apparition dans l’ombre de Lothar de Maizière et de son éphémère gouvernement de transition, Angela Merkel est à la tête des chrétiens-démocrates allemands et en position de devenir un jour la femme la plus puissante d’Allemagne, d’Europe et, s’il faut en croire le classement du magazine "Forbes", ou le jugement de l’hebdomadaire "The Economist", du monde.

Certes, Angela Merkel devra encore un peu patienter. En 2002, la CDU, qui lui préfère malgré tout Edmund Stoiber, le patron de la CSU (le traditionnel allié bavarois de la CDU), pour affronter le chancelier socialiste sortant Gerhard Schröder, perd de nouveau les élections. Mais ce n’est que partie remise. Aux législatives du 18 septembre 2005, la CDU-CSU et le SPD terminent dans un mouchoir. Des longues tractations qui s’en suivent et du partage du pouvoir qui en résulte, la présidente de la CDU sort, cette fois, vainqueur : c’est elle qui endosse le manteau de chancelier, une première dans l’histoire de la République fédérale.

La communauté internationale va, dès lors, s’accoutumer à une version allemande de la "Dame de fer". Elle jouera parfois du symbole - elle fut, en août dernier, le premier chef de gouvernement allemand à se rendre au camp d’extermination de Dachau. Mais elle préférera généralement le froid et méthodique exercice de ses prérogatives (on l’a volontiers surnommée "Merkiavel" en référence à l’auteur du "Prince"), tantôt suscitant des éloges pour sa gestion d’une économie allemande toujours performante, tantôt s’attirant des volées de bois vert pour son rôle controversé dans l’affaiblissement de la zone euro. Bon sang ne saurait sans doute mentir : l’éthique protestante tient visiblement autant de place que la raison politique dans les paroles et les actes d’Angela Kasner.


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