Extradition de Nizar Trabelsi: "illégale et digne d’une République bananière"

Nizar Trabelsi a été extradé vers les USA. Le détenu tunisien en fin de peine était devenu encombrant. C'est en tous cas ce que pense Maître Alexandre Château, son conseil.

Matgen Jean-Claude
Extradition de Nizar Trabelsi: "illégale et digne d’une République bananière"
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Le détenu tunisien en fin de peine était devenu encombrant. C'est en tous cas ce que pense Maître Alexandre Château, son conseil. Nous l'avons rencontré.

Comment accueillez-vous la décision prise par l’Etat belge d’extrader votre client vers les Etats-Unis ? 

Il s’agit d’une mesure illégale digne d’une République bananière. Elle intervient alors que nous avions saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), en lui demandant de se prononcer contre cette extradition. Elle avait annoncé qu’elle attendrait l’arrêt du Conseil d’Etat pour statuer. Celui-ci est tombé le 23 septembre (NdlR : il a rejeté le recours de Nizar Trabelsi contre l’arrêté ministériel autorisant son extradition). Dès le lendemain de cet arrêt, la CEDH a fait savoir qu’elle rendrait le sien fin octobre, début novembre. Or, la Belgique, en contravention avec le droit européen, n’a pas attendu cette décision pour extrader M. Trabelsi. Elle s’assied de la sorte sur les règles européennes et elle le fait par opportunisme politique, pour faire plaisir à un allié puissant. 

Savez-vous pourquoi la ministre de la Justice, Annemie Turtelboom (Open VLD), a agi de la sorte ? 

Je le soupçonne en tout cas. Le 9 juillet, la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme a, dans un arrêt de principe et dans un dossier très proche de celui de Nizar Trabelsi, constaté une violation de la Convention européenne des droits de l’homme. La Belgique a sans doute anticipé une décision de Strasbourg qui serait allée dans le même sens. 

Avez-vous été prévenu de la décision d’extradition ? 

Personne n’a été prévenu de quoi ce soit. J’ai eu M. Trabelsi en ligne mercredi. Il ne savait rien et moi non plus. 

Qu’allez-vous faire ou qu’avez-vous fait ? 

J’ai déposé une requête unilatérale en extrême urgence afin que la justice enjoigne à la Belgique de ne pas remettre M. Trabelsi aux Etats-Unis ou à ordonner le retour de l’avion qui l’y amène. L’ordonnance rendue en référé en début de soirée, m’a donné raison. Mais elle risque de n’avoir aucun effet concret puisque je soupçonne la ministre Turtelboom d’avoir communiqué alors qu’elle savait que l’avion volait déjà. 

La suite ? 

J’aviserai évidemment la Cour européenne des droits de l’homme de la situation. Je lui demanderai de dire, comme c’est prévu, si oui ou non les droits de mon client ont été violés. Et si la réponse est oui, de demander, le cas échéant, le retour de M. Trabelsi, en raison de l’illégalité de son extradition. Mais cette démarche n’a, je le sais, qu’une infime chance d’aboutir. Quant à d’éventuelles indemnités, j’imagine que les Etats-Unis se sont déjà engagés à les payer… 

Que veulent, à votre avis, les autorités américaines ? 

Obtenir de M. Trabelsi qu’il dénonce d’éventuels complices dans les projets d’attentat contre la base de Kleine Brogel pour lesquels il a été condamné voici dix ans. Et pour soutirer ces informations, les Etats-Unis sont prêts à tout. Nous avons produit, lors de nos différentes démarches judiciaires, des documents qui montrent que les autorités américaines n’hésitent pas à recourir à des traitements inhumains et dégradants. Pour elles, la torture se limite à la mort ou au démembrement… 

M. Trabelsi méritait-il le sort qui lui a été réservé ? 

Depuis qu’il est sous la menace de la demande d’extradition adressée à la Belgique par les Etats-Unis, il vivait en régime d’isolement, sans autre explication qu’un risque d’évasion ou de prosélytisme. Risque que les directeurs des prisons par où il est passé jugeaient tous nul. On est allé jusqu’à le déménager de la prison d’Ittre à celle de Bruges la veille du jour où il devait se marier, avec l’autorisation de la commune d’Ittre. Ce transfert a rendu la compétence territoriale de cette dernière inopérante. Depuis la condamnation de M. Trabelsi, tout ce qui lui est arrivé relevait du domaine de l’arbitraire. Ce qui vient de se passer est encore plus grave : c’est le principe même de la séparation des pouvoirs qui est foulé au pied, c’est le droit qui est bafoué. C’est une honte pour la Belgique.

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