Le risque terroriste fait chanceler l’Egypte

Des signes précurseurs existent. Un climat de violences pourrait se développer sur plusieurs années… Un éclairage de Vincent Braun.

Vincent Braun
Le risque terroriste fait chanceler l’Egypte
©AP

L’Egypte fait-elle face à une nouvelle vague de terrorisme islamiste ? Les trois attentats qui ont tué ce lundi neuf membres des forces de l’ordre ravivent un sujet dont on n’entendait plus parler depuis la fin des années 90. La fusillade contre un véhicule militaire à Ismaïlia (sur la rive ouest du canal de Suez ; six morts), l’explosion d’une voiture piégée à proximité d’un immeuble de la Sécurité d’Etat dans le sud du Sinaï (trois morts), et l’attaque à la roquette qui a visé une antenne dans la banlieue du Caire (sans faire de victimes), sont de la confirmation d’une reprise d’une certaine activité terroriste

Ces dernières semaines, plusieurs explosions et des bombes désamorcées à temps avaient déjà contribué à assombrir l’horizon sécuritaire. Le mois dernier, un attentat à la voiture piégée avait même visé le ministre de l’Intérieur, sans succès. Quant au nord de la péninsule du Sinaï, les activités des groupes armés ou terroristes, notamment contre les forces armées, y sont en nette progression depuis la chute de Hosni Moubarak en 2011.

"La situation est potentiellement explosive", commente Claude Moniquet, directeur du "European Strategic Intelligence and Security Center" (Esisc), une société de conseil stratégique basée à Bruxelles. "On retrouve des signes qui pourraient mener à un basculement vers une situation chaotique généralisée. Pendant des mois on va être dans une situation difficile. Tout va dépendre de la vigueur de la réaction des forces armées."

La colère et la frustration des partisans du président islamiste Mohamed Morsi, destitué début juillet, ont provoqué depuis lors des violences meurtrières. Celles-ci ont engendré une répression féroce de la part des forces de l’ordre à l’encontre des Frères musulmans, ce qui a renforcé l’animosité à leur égard ainsi que la polarisation du peuple égyptien.

La menace des salafistes jihadistes

L’interdiction d’activité dont la justice a frappé les Frères musulmans il y a 15 jours va sans doute encore renforcer cette marginalisation. "Les Frères ne vont plus pouvoir être actifs sur le terrain, ou financer leurs activités sociales. S’ils auront peut-être encore la capacité de collecter de l’argent, ils auront plus de mal à le distribuer sous forme d’aides sociales", souligne M. Moniquet. "Il est probable que certains se tournent vers d’autres types d’actions et repassent à la violence. Ce qui est tout de même dans les gènes de ce mouvement révolutionnaire, même si cet aspect a été très gommé depuis 40 ans."

Officiellement, l’Egypte se veut en guerre contre le terrorisme. "Mais la guerre contre le terrorisme est une guerre qui, par nature, n’a pas de fin", observe Stéphane Lacroix, spécialiste de l’islam politique et professeur à Sciences Po (Paris). "Elle va durer car des groupes en marge des Frères musulmans sont en train de se marginaliser et de se radicaliser. Tout cela alimente la machine répressive. On est en train de revenir à l’Egypte des années 90, où la Gamaa al-Islamiya faisait fureur." Ce groupe jihadiste est tenu pour responsable d’une des plus sanglantes attaques contre des touristes (plus de 60 morts), en 1997 près de Louxor.

Pour Claude Moniquet, la menace vient encore de ces salafistes jihadistes. Ceux-ci se voient comme "les vrais représentants de l’islam" et pourraient se sentir pousser des ailes dans la mesure où "les Frères musulmans ont prouvé que l’islam politique est un échec car ils ne sont pas parvenus à garder le pouvoir". L’armée et les chrétiens sont parmi leurs cibles de prédilection.

Le professeur Stéphane Lacroix entrevoit lui "un développement d’un climat de violences de basse intensité sur plusieurs années, qui ne déstabilise pas le pouvoir mais qui représente une incertitude pour le climat sécuritaire".

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