11 ans après, elle dit "Merci à la France"

La problématique des Roms est à nouveau sur le devant de scène médiatique. Témoignage de Mihaela, Rom de 44 ans arrivée à Strasbourg en 2002. Après des années de vaines recherches, elle a trouvé un emploi.

11 ans après, elle dit "Merci à la France"
©REPORTERS
Rencontre Véronique Leblanc Correspondante à Strasbourg

"Enfin !" Mihaela Moldovan n’avait que ce mot à la bouche, lundi matin, avant d’aller signer son premier contrat. "Enfin, une porte s’ouvre" , répétait cette Rom de 44 ans, arrivée à Strasbourg, en 2002, parce que "quelqu’un" lui avait promis du travail en Alsace et qu’elle voulait "un bel avenir pour (son) fils" .

Une fois sur place, le "quelqu’un" avait disparu, mais elle est restée avec sa famille, parce que "là-bas" , dans cette Roumanie où elle est née, "l’école pour Aurel, c’était très difficile" . Difficile parce que cher et discriminatoire. "Les quatre premières années sont gratuites , raconte Mihaela, mais après, il faut compter 200/300 euros par mois pour les enfants Roms qu’on met dans des classes séparées." Avec 10 euros d’allocations mensuelles et un chômage plus impitoyable encore pour les Roms que pour les Blancs, c’était d’autant moins jouable qu’Aurel ne voulait plus aller à l’école où le racisme cognait dur sur les gosses des classes "à part" .

Mihaela a, quant à elle, un diplôme de mécanique. Comme beaucoup de femmes de sa communauté en Roumanie, elle a travaillé dans un car wash pendant une année, avant de perdre son emploi et puis de faire ce qu’elle pouvait entre les ménages et l’agriculture qui emploie essentiellement les hommes. Alors, une fois à Strasbourg, elle et son mari ont décidé de rester. La manche, bien sûr, pour tenir dans un pays dont ils ne connaissaient pas la langue, une installation dans un campement de fortune aux marges de la ville, sans eau, ni sanitaires, avec un champ de maïs pour tout horizon… Mais Aurel a pu aller à l’école, sa mère a appris le français en suivant sa scolarité et aujourd’hui, confie-t-elle, quand elle regarde les certificats de son fils, " (son) cœur se gonfle" .

Et puis, il y a eu ces presque rien qui comptent double ou triple : Aurel invité chez des copains, ces mêmes copains le rejoignant pour son anniversaire dans la petite mais impeccable caravane de "l’Espace 16", un lieu d’insertion mis en place il y a deux ans pour les Roms n’ayant eu aucun problème avec la Justice.

Travailler, mission impossible

Cet emménagement a été un plus énorme pour la famille Moldovan. "On n’a plus eu peur de l’expulsion, de la police" , dit cette femme dont l’idée fixe a toujours été de trouver du travail. Souvent à deux doigts d’y parvenir, elle s’est inexorablement heurtée aux mesures transitoires, instaurées par la France après l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007. Ces dispositions restreignent - jusqu’en 2014 - l’embauche des ressortissants de ces pays à des professions bien précises et imposent à l’employeur potentiel l’obligation de prouver qu’aucun(e) Français(e) ne peut remplir la fonction.

Travailler pour Mihaela a donc longtemps sonné comme "mission impossible" , mais elle n’en a voulu à personne, consciente de se heurter à des lois plus qu’à des gens. Les gens, elle les aime. Ceux qui l’aident dans ses démarches, ceux qui lui font confiance, les fonctionnaires du Conseil de l’Europe qui se sont impliqués personnellement après une visite du premier camp, il y a quelques années. Collecte de vêtements, soutien scolaire pour Aurel, heures de ménage et d’aide à la personne déclarée pour Mihaela… "Ils nous ont beaucoup aidés et ils sont très gentils au consulat de Roumanie" , confie-t-elle.

Au fil du temps, elle n’a plus fait la manche que lorsqu’elle n’avait pas le choix. Pour Aurel, c’est terminé depuis longtemps, il ne supporte pas que ses copains et ses profs le voient réduit à cette extrémité et ses parents ne veulent plus de ça pour lui. Le mari de Mihaela cherche de l’embauche dans le secteur du bâtiment mais c’est d’autant plus difficile que le français reste un problème pour lui. Elle, elle a toujours dit "merci à la France pour la caravane, la tranquillité et l’école de (son) fils" . Aujourd’hui, engagée comme agent de tri par Emmaüs, elle se dit qu’elle a eu raison d’y croire. "Une porte s’ouvre" , répète-t-elle en rêvant de franchir un jour celle de son appartement.

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