Plus il y a de fous, moins on rira l’an prochain à Sotchi

Ce qu’on a pris l’habitude d’appeler la " psychiatrie punitive", depuis le temps où cette forme du goulag doublait l’archipel des camps de travail, n’est pas morte avec l’URSS.

Plus il y a de fous, moins on rira l’an prochain à Sotchi
©AFP Internent
Philippe Paquet

Il faut probablement être un peu fou pour s’opposer au régime autocratique de Vladimir Poutine, comme il fallait l’être beaucoup pour oser défier la dictature soviétique. C’est sans doute pourquoi, aujourd’hui comme hier, la réponse apportée par une justice qui reste inféodée au pouvoir politique consiste à envoyer les inconscients en hôpital psychiatrique. Et la schizophrénie a toujours bon dos.

Ce qu’on a pris l’habitude d’appeler la "psychiatrie punitive", depuis le temps où cette forme du goulag doublait l’archipel des camps de travail, n’est pas morte avec l’URSS. Elle connaîtrait même une seconde jeunesse, à en croire les organisations de défense des droits de l’homme, et à en juger par un cas récent : mardi dernier, un tribunal de Moscou a condamné Mikhaïl Kossenko à un traitement médical forcé en institution psychiatrique pour une durée indéterminée.

M. Kossenko souffre de schizophrénie légère à la suite d’une blessure à la tête remontant à son service militaire. Il avait suivi un traitement ambulatoire pendant douze ans et menait une vie normale, jusqu’au 6 mai 2012. Ce jour-là, il fut impliqué dans des affrontements avec les forces de l’ordre lors d’une grande manifestation contre Vladimir Poutine, sur la place Bolotnaïa à Moscou. Cette "Marche des millions" fut qualifiée de "troubles massifs" par le régime. Militants ou simples participants, la répression a frappé tous azimuts. Détenu depuis juin 2012 (il ne fut pas autorisé à quitter la prison pour assister aux funérailles de sa mère), Mikhaïl Kossenko était accusé d’avoir attenté à la vie d’un officier de police "en lui portant au moins un coup de poing et un coup de pied". L’intéressé nie ces accusations et assure avoir seulement voulu repousser le policier. Dans sa déposition, ce dernier a pour sa part déclaré ne pas reconnaître Kossenko et ne pas souhaiter qu’il soit puni.

L’opposant a néanmoins été placé en institution psychiatrique parce qu’il constituerait un danger pour lui-même et la société, selon le parquet qui se fonde sur l’expertise médicale qu’il a demandée. Ces conclusions sont contredites tant par les proches du condamné que par des spécialistes indépendants.

"Incarcérer Mikhaïl Kossenko dans une unité psychiatrique rappelle les pires excès de l’ère soviétique, durant laquelle des dissidents traités comme des patients souffrant de troubles mentaux ont langui dans des institutions psychiatriques, uniquement pour avoir osé exprimer leurs opinions", dénonce John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International. "Mikhaïl Kossenko se trouve derrière les barreaux pour avoir exercé de manière pourtant pacifique son droit de manifester, et Amnesty International le considère à ce titre comme un prisonnier d’opinion. Il doit être libéré sans délai."

On craint qu’il ne le soit pas. Dans les années 1930, le psychiatre soviétique Andreï Snejnevski avait décrété qu’on pouvait être schizophrène sans en manifester les symptômes. Cette théorie a permis l’internement de tous ceux qui dérangeaient. Elle semble remise au goût du jour.


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