Conseil de l'Europe: la circoncision mise en question

Adoptée, il y a une quinzaine de jours, une résolution du Conseil de l’Europe remettant en cause la circoncision fait grand bruit dans la communauté juive. Un débat opposant identité culturelle et libre consentement de l’enfant.

Véronique Leblanc, Correspondante à Strasbourg
Conseil de l'Europe: la circoncision mise en question
©AP

A Strasbourg, les récents débats qui ont eu lieu au Conseil de l’Europe ont ébranlé la communauté juive comme le montrent ces témoignages croisés d’hommes et de femmes. Des discours différents, mais pas contradictoires, exprimant sans doute un ressenti posé par le sens même que donnent les Juifs à ce rituel : l’affirmation du rôle et de la place du père. Préférant, pour la plupart, garder l’anonymat, les mères avouent, pour certaines, une réelle difficulté à vivre ce moment. "Des amies m’avaient dit de prévoir des biberons car je n’aurais pas de montée de lait dans les heures qui suivent, se souvient l’une d’elle, et c’est ce qui s’est passé. Il y a un choc, c’est vrai, et les jours d’après sont également difficiles à vivre, car l’enfant gémit un peu lorsqu’on lui change les pansements. " Elle reconnaît ne pas être certaine qu’elle aurait accepté de faire circoncire un deuxième fils, si elle en avait eu un, mais précise qu’on lui dit autour d’elle que si elle doute " c’est parce qu’elle est à moitié juive" - sa mère, protestante, ne s’est convertie qu’à la fin de sa vie. Une explication qu’elle veut bien envisager. D’autres femmes expriment au contraire un sentiment de "fierté" , mot qui revient à plusieurs reprises. "L’enfant entre dans la communauté, la transmission se fait" , déclare Martine Lago tout comme deux autres mères.

"Un peu comme la fin de l’accouchement"

Et le fait que cela "fait mal à l’enfant", est-ce difficile à vivre pour une maman? "J’avais une légère appréhension, dit l’une des femmes, mais pas plus qu’avant un vaccin et c’est vrai que je n’ai jamais vu d’enfant hurler de douleur." Revient alors le fait que des études médicales affirment l’aspect prophylactique de l’intervention, ce que toutes évoquent.

Elles sont également unanimes à confirmer qu’aucun de leur fils n’a remis en cause sa circoncision et l’une d’entre elles souligne combien tout cela est, au final, "une histoire d’hommes" à dimension très symbolique. "C’est un peu la fin de l’accouchement. La fusion mère/enfant est rompue, le père intervient et joue son rôle. C’est vrai que, sur le moment, on ne se sent pas forcément bien, mais après, oui, on se dit que c’est une bonne chose. Notre enfant appartient désormais à son peuple. Comme chacun sait , poursuit-elle en souriant, pour une mère juive, son fils est le summum du summum; et, à ce moment-là, on se dit que tout a été fait pour qu’il soit comme il doit être."

Le point de vue des hommes

En ce qui concerne les hommes interrogés, la circoncision ne fait l’objet d’aucune remise en cause. "Elle fait partie de notre histoire , dit Alain Steinberger, comme un certain nombre de traditions. Est-ce que ça fait mal ou pas… Oui, ça doit faire mal, mais pas plus qu’une petite coupure d’autant qu’aujourd’hui ce sont des médecins qui la pratiquent. Je n’ai jamais entendu parler d’un problème."

Pour ce Strasbourgeois qui a tenu son fils et son filleul lors de leur brit milah à la synagogue, la circoncision "n’a rien de barbare" et "la comparer à l’excision est un scandale" car "elle n’est pas une mutilation" . Il reconnaît cependant "qu’un certain nombre de femmes sont dans l’angoisse avant la circoncision de leur fils" et qu’il s’est heurté à une cousine qui a pensé à y renoncer pour son enfant… Pour lui, la question ne s’est jamais posée et ne se pose pas, "la circoncision fait partie de l’histoire des Juifs" .

Daniel Lemler, psychiatre et psychanalyste, a la même réponse spontanée. "Je ne me suis pas interrogé sur la circoncision de mon fils, alors que je me questionne sur bien des choses. Le point de vue de la souffrance soulevée par le texte du Conseil de l’Europe ne m’a pas interpellé et je n’ai jamais entendu parler de révolte des hommes parce tout cela est très bien compris au sein de notre communauté." La question du consentement éclairé de l’enfant, également soulevée par les membres de l’assemblée parlementaire, est absurde à ses yeux. "On ne choisit pas sa filiation, dit-il ; or, c’est là le sens de la circoncision. Par ce rituel, le père dit à l’enfant au moment où on donne à celui-ci son nom hébreu: Je choisis que tu sois mon fils et je t’inscris dans ma descendance."

"Hitler ne s’y est pas trompé"

"En ce sens , poursuit Daniel Lemler, s’en remettre au libre consentement du petit garçon revient à lui demander de choisir son père."

Contrairement à bien des idées reçues, la circoncision ne serait donc pas l’inscription dans la religion juive, une décision d’adultes prise à la place d’un bébé âgé de 8 jours. Au contraire, explique Daniel Lemler, "elle place l’enfant face au choix d’accepter ou non cette religion - qui lui est transmise par sa mère - et d’adopter tout ou partie de ce qu’elle implique. Elle l’inscrit, par ailleurs, pour l’assumer ou non, dans l’histoire du peuple juif, ce qui inclut le poids énorme de la Shoah".

Ce rituel est donc, selon lui, l’expression d’une puissance et d’une responsabilité paternelles et le remettre en cause va dans le sens d’un mouvement de plus en plus net de délégation de tous les pouvoirs à l’Etat. " Est-ce que tout va devenir républicain dans nos sociétés devenues tellement policées?" , se demande-t-il en insistant aussi sur le constat de "la tendance lourde à l’uniformisation" qui marque notre époque.

Pour cet homme qui "ne se considère pas comme religieux, mais se sent profondément inscrit dans une culture" , la circoncision a été pour lui une manière de dire à son fils que la judéité fait partie d’une identité, même si elle n’oblige pas à suivre tel ou tel rite religieux. "Hitler ne s’y est d’ailleurs pas trompé , précise-t-il, puisqu’il a traqué tous les Juifs y compris ceux qui s’étaient convertis au christianisme."

Aussi une manière de "désacraliser l’enfant"

La circoncision n’est ni une victoire du père sur le fils ni une violence, explique-t-il par ailleurs, mais cette blessure rituelle est aussi une manière symbolique pour le père de "désacraliser" l’enfant, de le faire entrer dans la vie en lui disant: "Tu es comme moi, comme tous les hommes autour de nous."

Tout comme Alain Steinberger et toutes les femmes interrogées, Daniel Lemler estime que lier l’excision - "acte de mutilation et d’asservissement clairement barbare" - à la circoncision - "rite de transmission symbolique" - a été une erreur fondamentale du Conseil de l’Europe. "De toute façon, conclut-il, il s’agissait dès le départ d’un faux débat, car les arguments des uns et des autres ne se situent pas dans le même champ."