Les petites mains, liées, du Qatar

Le Qatar est régulièrement accusé d’exploitation de sa main-d’œuvre étrangère, qui compose la majorité de sa population. De nouvelles révélations d’abus proviennent de la communauté népalaise, la seconde du pays.

Les petites mains, liées, du Qatar
©AFP
Vincent Braun

L’organisation de la Coupe du Monde de football à l’été 2022 au Qatar pourrait-elle être remise en cause en raison des risques que les températures extrêmes du golfe Persique feraient courir à la santé des joueurs ? Ou bien parce que les conditions météorologiques de l’émirat auront eu raison des travailleurs, en grande majorité étrangers, qui s’activent déjà sur les chantiers des stades et autres infrastructures devant accueillir la compétition ? Si la Fédération internationale de football (Fifa) a promis de se pencher l’année prochaine sur la première question, personne n’imagine un seul instant que la seconde puisse se poser sérieusement…

Pourtant, les fortes chaleurs qui sont le lot de la presqu’île désertique ne constituent qu’un volet des conditions de travail éprouvantes qu’endurent les employés des chantiers de construction locaux, en particulier ceux du futur Mondial. Une récente enquête du quotidien britannique "The Guardian" mettait en lumière, témoignages à l’appui, des journées de travail de douze heures (et parfois plus), avec presque pas d’eau à boire, et parfois sans rien avoir mangé depuis vingt-quatre heures.

Le journal rapportait aussi la mort de quarante-quatre travailleurs népalais l’été dernier. Plus de la moitié de ces décès seraient dus à des défaillances ou crises cardiaques, ou à des accidents sur leur lieu de travail. Trente autres Népalais, révèle encore l’article, ont cherché refuge auprès de leur ambassade à Doha "afin d’échapper à leurs conditions de travail brutales".

Les révélations faisaient aussi état de faiblesse des rémunérations, de paiements différés de celles-ci, de retenues arbitraires sur salaires, de confiscations de passeport à l’arrivée, de logements insalubres… Les autorités qataries démentent, qualifiant les informations de fausses et parlant de chiffres gonflés.

Le Qatar a pourtant loué les services d’un cabinet international d’avocats d’affaires pour faire la lumière sur ces allégations. Une initiative rendue plus urgente dans la mesure où la Confédération syndicale internationale (CSI) en avait remis une couche peu après les révélations du journal anglais, qualifiant le Qatar d’être "un Etat esclavagiste" et dénonçant le refus des autorités "de s’attaquer au problème et d’assumer la responsabilité du mauvais traitement de sa main-d’œuvre".

Mais ce choix des autorités qataries répond sans doute moins à une volonté d’adapter la législation locale aux standards internationaux qu’à une nécessité d’entretenir l’image de nation prospère, tournée vers le monde et la modernité, que le petit émirat a patiemment façonnée ces quinze dernières années.

Un modèle compromis

Le Qatar est régulièrement accusé d’exploitation de sa main-d’œuvre étrangère, à tout le moins d’être muni d’un droit du travail balbutiant et d’être peu regardant sur les conventions internationales concernées, dont celle sur le travail forcé. Des accusations d’autant plus gênantes que Doha se présente volontiers comme un modèle pour le monde arabe. Ce que sa législation sur le travail l’empêche d’être, souligne le chercheur Nabil Ennasri dans son ouvrage "L’énigme du Qatar" (éd. Iris, 2013).

Comme tous les pays de la péninsule arabique, le richissime émirat recourt à des contingents de main-d’œuvre issus principalement d’Asie du Sud : Indiens, Népalais, Sri-lankais, Pakistanais, Philippins, Bangladeshis, notamment dans le secteur de la construction, dans l’industrie. On estime cette main-d’œuvre étrangère à environ 85 % des 2 millions d’habitants de l’émirat. Les 370 000 Népalais représentent le deuxième groupe d’immigrés, derrière les Indiens.

L’année dernière déjà, un rapport de Human Rights Watch, intitulé "Construire une meilleure Coupe du Monde : Protéger les travailleurs migrants au Qatar dans la perspective de la Fifa 2022", pointait les abus, les violences et l’exploitation que des centaines de milliers de travailleurs subissent dans ce pays. Le rapport mettait directement en cause le système de parrainage (dit kafala) des travailleurs migrants, pourtant assoupli il y a quelques années.

Selon le système, chaque travailleur étranger est "sponsorisé" par un citoyen qatari (le kafil), souvent son employeur, qui s’en porte garant. Celui-ci obtient pour son "protégé" un titre de séjour, un hébergement… En contrepartie, le travailleur se doit de lui être "fidèle", ne pouvant monnayer sa force de travail à un autre employeur qui lui offrirait de meilleures conditions de travail, salariales ou autres.

Mais ce système met le travailleur migrant dans une situation de dépendance, voire de soumission excessive. Les cas de retenues sur salaire (pour payer l’hébergement, par exemple), voire de confiscation (temporaire ou non) de celui-ci, ou de privations de liberté pour le travailleur, ne sont pas rares. Une délégation de la Fédération internationale du bâtiment et du bois a récemment demandé la suppression du kafala.

En attendant, le Qatar continue à recruter en vue du Mondial 2022, pour lequel il entend engager un million de travailleurs supplémentaires, ainsi que pour son ambitieux plan de développement à l’horizon 2030.

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