Italie: destination le palais de la honte

L’odeur d’urine prend à la gorge. Les murs de ciment dégoulinent d’humidité, le sol est jonché de dizaines et de dizaines de matelas, la plupart sans draps. C’est dans les sous-sols de l’immeuble que les conditions de vie sont les plus difficiles.

Valérie Dupont Correspondante à Rome
Italie: destination le palais de la honte
©AFP

L’odeur d’urine prend à la gorge. Les murs de ciment dégoulinent d’humidité, le sol est jonché de dizaines et de dizaines de matelas, la plupart sans draps. C’est dans les sous-sols de l’immeuble que les conditions de vie sont les plus difficiles. "En Afrique, on ne vivrait pas comme cela", assure Mudin, un jeune Éthiopien. "Je vous le jure, dans notre pays on vit mieux. Regardez les conditions dans lesquelles nous devons dormir ! Nous ne sommes pas du tout aidés…"

Dans les années 80, ce grand bâtiment moderne aux fenêtres miroirs, servait de siège à la faculté de philosophie et lettres de l’université de Tor Vergata. Situé dans la périphérie de Rome, au-delà du périphérique, il fut abandonné par ses premiers occupants, partis sur un autre campus. En 2006, deux cents réfugiés originaires de la Corne de l’Afrique s’y installèrent pour échapper à la rue. L’immeuble fut rebaptisé "Palazzo Salaam", le Palais de la Paix. Ironie du sort, ses occupants proviennent, pour la plupart, de pays en conflit - Erythrée, Soudan, Somalie, etc. Ici, à des milliers de kilomètres de chez eux, ils vivent dans une extrême pauvreté certes, mais tout à fait pacifiquement.

"Moi, je suis le président du palais de la paix", explique Bahar Abdalla, Soudanais d’une trentaine d’années. "Nous avons formé un comité composé de huit personnes, deux par ethnies présentes dans l’immeuble, pour résoudre les problèmes de cohabitation. À ce jour, mille deux cent cinquante personnes habitent ici. Tous réfugiés politiques. Personne n’est clandestin mais, malgré cela, nous n’avons aucun droit. L’Italie ne respecte pas les réfugiés." Au Soudan, Bahar voulait se lancer dans la politique, il est aujourd’hui président d’un immeuble que personne ne veut voir.

La débrouille pour survivre

Les autorités italiennes ont accepté cette réalité de fait. La police municipale accorde même la résidence aux réfugiés qui s’installent ici, sans se soucier des conditions d’hygiène ni s’offusquer qu’ils utilisent l’eau et l’électricité de manière détournée. Personne ne s’émeut du fait que les enfants ne vont pas à l’école ou que les occupants, en Europe depuis plusieurs années, ne parlent toujours pas l’italien.

Les anciennes classes et bureaux du personnel universitaire ont été transformés en appartements où s’entassent parfois vingt à trente personnes. "Dans les autres pays européens, les réfugiés politiques reçoivent une maison ou un lieu pour dormir, un peu d’argent, la possibilité d’étudier ou de travailler. L’Italie ne donne rien, elle traite les réfugiés comme des chiens", s’insurge Bahar Abdalla. "Deux mois après mon arrivée, quand ils m’ont donné mes documents d’asile, et que j’ai demandé aux policiers où je pouvais aller, ils ont ri et ont répondu que l’Italie était grande !"

Une organisation humanitaire, une seule, n’a pas abandonné le Palazzo Salaam. Donatella D’angio est médecin volontaire pour Citoyens du monde. Une fois par semaine, elle propose des consultations gratuites aux occupants. "Je rencontre toutes les maladies et pathologies possibles. Beaucoup souffrent des voies respiratoires à cause de l’humidité et des mauvaises conditions de vie, mais nombreux sont ceux qui tombent en dépression ou développent des ulcères à cause du stress dû à l’absence de perspective", explique cette femme engagée. "Quand ils arrivent ici, l’Italie leur donne un statut de réfugié et puis les abandonne. Nombreux sont ceux qui restent des journées entières couchés sur leur matelas, ils ne mangent pas, n’ont pas d’argent pour prendre le bus ou le métro. On les considère comme des délinquants s’ils sont contrôlés dans les transports publics. Mais ils devraient être protégés. L’accueil est un droit pour qui demande la protection internationale, la charité ne suffit pas."

Sur le millier d’adultes vivant dans l’immeuble, cent cinquante seulement ont trouvé un emploi rémunéré. Certains travaillent sur les marchés dans les environs pour le compte d’un patron italien. "Moi je n’ai pas de travail", témoigne Bahar, le président. "Ceux qui gagnent de l’argent aident les autres, et puis ceux qui ont réussi à partir dans un autre pays nous envoient de l’argent."

Le rêve européen

Malgré son nom utopique, le palais de la paix n’en reste pas moins une prison. Sans barreau, ni cachot, mais ses habitants se rendent vite compte qu’y échapper relève de l’impossible. "Nous avons tous tenté de partir dans un autre pays européen, plusieurs fois", explique Abdi Mad, un réfugié qui, en Somalie, était journaliste. "Mais les empreintes digitales sont les clefs de notre prison. Moi, j’ai essayé en Grande-Bretagne et en France. Un mois après mon arrivée, dans les deux cas, ils ont trouvé mes empreintes et m’ont renvoyé en Italie."

Au mur, dans le petit local qui sert de bureau, des calicots racontent les combats menés par les réfugiés contre les règles de la convention de Dublin. Selon cette législation, les requérants doivent se faire photographier et donner leurs empreintes digitales dès qu’ils mettent un pied sur le sol européen. La banque de données ainsi constituée permet aux polices des différents États membres de vérifier que les migrants ne demandent pas deux fois l’asile dans deux États membres différents. Le cas échéant, ils sont refoulés vers le premier pays d’arrivée. "J’ai un ami qui a cru devenir fou. Il a essayé de partir d’ici. Six fois, il a tenté le voyage, en Norvège, en Hollande, en France, à chaque fois il a été refoulé", raconte Abdi Mas. "Finalement, il a perdu la tête, il a pris de l’huile bouillante et il y a plongé ses doigts jusqu’à perdre les premières phalanges, ensuite il est parti en Allemagne et là ils n’ont pas réussi à lui prendre ses empreintes. Il a juste dit qu’il avait eu un accident en Somalie. Il a reçu une maison, des documents, un travail. Il vit beaucoup mieux maintenant et quand il nous appelle, il nous incite à faire comme lui."

Deux jeunes hommes passent dans le couloir, transportant un matelas. Ces derniers temps, les nouveaux venus sont nombreux. Les barques n’en finissent pas d’échouer à Lampedusa et la plupart des migrants provenant de la Corne de l’Afrique n’ont qu’une seule adresse en poche, celle du Palazzo Salaam. Des photos des malheureuses victimes du dernier gros naufrage de Lampedusa sont épinglées au mur. "Cette fois, tout le monde en a parlé parce qu’il y a eu trois cent soixante-six morts, mais c’est arrivé tellement de fois avant ! Nous espérons que cela va finalement faire bouger les choses au niveau européen", déclare Bahar Abdalla. "L’Europe doit suspendre la convention de Dublin pour l’Italie, les autres pays ne doivent plus nous renvoyer ici. L’Italie a donné la citoyenneté posthume aux victimes du naufrage, c’est une mauvaise blague, c’est aux vivants que l’Italie doit accorder la citoyenneté. Dans cet immeuble des enfants sont nés, sur le territoire italien, mais ils n’ont toujours aucun droit."

La majorité des occupants sont des hommes, souvent jeunes, tous partagent plus ou moins la même histoire, ils ont fui pour éviter la guerre ou le service national, l’enrôlement forcé dans l’armée. "Moi j’ai laissé mon pays derrière moi à cause de la guerre et du manque de démocratie", explique un membre du comité, "mais finalement l’Italie n’est pas beaucoup mieux".

Une situation relativisée

Le constat est cruel pour ce pays européen qui avoue ne pas s’en sortir à cause des trop nombreux demandeurs d’asile arrivés ces derniers mois. Une situation que Cecilia Malmström, la commissaire européenne compétente en la matière, relativise dans les pages du "Corriere della sera" : "Des 330000 demandeurs d’asile arrivés en 2012 en Europe, 70 % ont introduit une demande dans cinq États membres, l’Allemagne, la France, la Suède, la Belgique et la Grande-Bretagne. Avec 15700 demandes déposées en Italie, ce n’est pas le pays qui subit la plus forte pression". Entre 2007 et 2013, l’Italie a reçu quatre cent septante-huit millions d’euros pour gérer les flux migratoires, une somme de trente millions supplémentaires vient d’être débloquée. "Nous savons très bien que l’Italie reçoit beaucoup d’argent pour s’occuper des migrants mais ne le dépense pas pour nous", assène rageusement Bahar. "Le gouvernement italien met tout en poche et nous, nous dormons dans la rue !"

Dans la cour, devant le Palazzo Salaam, des jeunes érythréens sont assis sur des pneus. Ils font partie des derniers arrivants, libérés des centres d’accueil du sud de la péninsule à cause des trop nombreux débarquements ces dernières semaines. Leur rêve de construire une vie meilleure s’est brisé sur les murs humides et les conditions de vie désastreuse du "Palazzo Salaam". Un purgatoire qui ressemble de plus en plus à un enfer où les habitants ont certes survécu à la traversée périlleuse du canal de Sicile, mais dépérissent d’une mort lente qui s’appelle l’indifférence.