Les dangereuses conséquences islamistes du nationalisme russe

Le nationalisme russe attise dangereusement l’islamisme. C'est l'intégrité même du territoire russe qui pourrait être en danger.

Boris Toumanov, Correspondant à Moscou
Les dangereuses conséquences islamistes du nationalisme russe
©Reporters

Cette semaine, deux députés de la Douma d’Etat - Alexeï Jouravliov et Adam Delimkhanov, originaire de la Tchétchénie - qui appartiennent au parti majoritaire Russie unie, en sont venus aux mains pour résoudre un conflit conceptuel provoqué par leur interprétation diamétralement opposée de certains faits de la conquête de la Tchétchénie par la Russie en début du XIXe siècle. Pendant cette campagne particulièrement cruelle conduite par le général Alexeï Ermolov, réputé avoir été le "bourreau du Caucase", le 14 septembre 1819 les troupes russes ont pris d’assaut le village tchétchène de Dadi-iourt. Agacé par la résistance farouche de ses habitants, le général Ermolov donna l’ordre de brûler le village après avoir exterminé ses défenseurs jusqu’au dernier.

Les Russes veulent-ils encore de la Tchétchénie ?

Les quarante-six femmes tchétchènes qui ont survécu à cette hécatombe ont été faites prisonnières et conduites à la base arrière de l’armée russe. Or, la légende veut qu’au moment où le convoi traversait le fleuve Terek, ces femmes se seraient jetées dans ses eaux tumultueuses en y entraînant les soldats russes.

Les Tchétchènes ont toujours vénéré leur sacrifice, mais ce n’est qu’en septembre dernier qu’ils se sont décidés à ériger un monument en leur honneur sur les lieux de la tragédie, sous le patronat du leader tchétchène Ramzan Kadyrov. Cette cérémonie a révolté le député Jouravliov, qui fait partie de la faction ultra-patriote de Russie unie. Il a vu dans cette démarche "la glorification des assassins des soldats russes", et demandé au Procureur général de punir Ramzan Kadyrov pour cette action "antirusse" en vertu de l’article 282 du Code pénal qui châtie "toute incitation à la haine ethnique".

Pour répréhensible qu’elle soit, la réaction violente du député Delimkhanov à cette initiative de son collègue traduit bien la frustration du peuple tchétchène face à une situation aberrante, alors que le nom du général Ermolov est glorifié depuis deux siècles par les autorités russes. On aurait tort de sous-estimer le danger que cet incident comporte pour l’intégrité territoriale de la Russie.

Pourtant, on a parfois l’impression que certains responsables russes, bien que conscients de cette menace aggravée par les manifestations croissantes de l’extrémisme islamique, jouent délibérément avec le feu… assis sur un baril de poudre. Surtout quand on sait que 51 % des Russes souhaitent ou sont prêts à accepter la séparation de la Tchétchénie.

En novembre dernier, un groupe de parlementaires russes visiblement inspirés par des instances suprêmes a demandé d’introduire dans la Constitution russe une clause qui ferait de la religion orthodoxe "le fondement de l’identité nationale et culturelle de la Russie". Bien entendu, cette initiative a immédiatement provoqué des protestations énergiques des républiques musulmanes du Caucase du Nord. Mais des islamistes du Tatarstan y ont répondu avec une violence qui a pris au dépourvu les autorités locales et fédérales. En l’espace de deux semaines, depuis le 17 novembre, sept églises orthodoxes ont été incendiées dans la République de Tatarstan.

Cependant, le pouvoir fédéral continue de flirter avec les nationalistes russes dont les éléments radicaux demandent d’éjecter le Caucase du Nord de la Fédération de Russie. Cela a conduit le tristement célèbre Vladimir Jirinovski, leader du parti "libéral-démocrate", à faire une déclaration aussi provocatrice que suicidaire pour inviter les autorités russes "à limiter la natalité des familles dans le Caucase du Nord pour réduire le nombre de terroristes potentiels en Russie".