Rafael Seligmann: juif, allemand et berlinois

Suite de notre reportage sur les Juifs à Berlin. "La Libre" a interrogé Rafael Seligmann, 66 ans, politologue, écrivain prolixe et fondateur, en 2012, d’un nouveau journal en anglais, "The Jewish Voice from Germany".

Entretien>Christophe Lamfalussy, Envoyé spécial à Berlin
Rafael Seligmann: juif, allemand et berlinois
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Suite de notre reportage sur les Juifs à Berlin (retrouvez le premier épisode en cliquant ici). "La Libre" a interrogé Rafael Seligmann, 66 ans, politologue, écrivain prolixe et fondateur, en 2012, d’un nouveau journal en anglais, "The Jewish Voice from Germany", qui paraît quatre fois l’an.

Rafael Seligmann, vous êtes écrivain et l’éditeur à Berlin du "Jewish Voice from Germany". La situation des Juifs à Berlin s’est-elle améliorée ?

Les tentatives d’aboutir à une "solution finale" ont heureusement échoué. La communauté juive grandit. C’est une chance que la société allemande doit saisir. Après la guerre, nous étions moins de 30000 en Allemagne de l’Ouest et moins d’un millier en RDA. C’était le statu quo. Trois grandes communautés existaient : à Berlin Ouest, à Francfort et à Munich. Les Juifs vivaient dans un ghetto mental et social. Ils étaient parias dans le monde juif, en dehors de l’Allemagne, perçus comme des gens sans honneur et sans honte. Les Allemands les voyaient comme des fleurs exotiques, des papillons. Historiquement, l’Allemagne a montré ses regrets et sa mauvaise conscience à l’égard de l’Holocauste mais, à cause de leur timidité et de leur peur, les Allemands montrent peu d’intérêt pour la communauté juive aujourd’hui.

Pensez-vous qu’ils sont obsédés par les Juifs ?

Bien sûr ! Ils sont obsédés par ce crime unique. Leur regret est sincère. Ils n’ont pas agi comme les Turcs à l’égard des Arméniens ou les Japonais à l’égard de la Corée ou de la Chine. En même temps, ils s’offusquent du manque de gratitude des Juifs à l’égard des réparations qui ont été faites. C’est compliqué… Nous avons une histoire commune de 1 700 ans. De nombreux mots allemands ont une origine juive. De nombreuses familles ont des descendants juifs. Le yiddish a 85 % de mots d’origine allemande. Nous ne pouvons pas nous séparer. Nous devons vivre ensemble.

Votre histoire personnelle est intéressante puisque vous êtes né à Tel Aviv et que votre famille a décidé de revenir en Allemagne dans les années 1950.

C’était une grande honte pour mes parents. J’avais dix ans à l’époque. Nous essayions de garder le secret. Mes parents ne parvenaient pas à vivre en Israël. Mon père n’était pas du genre "pionnier". C’était un bourgeois allemand. En Israël, on l’appelait un "Jecke", un Juif d’Allemagne. Aujourd’hui, c’est un compliment. Cela veut dire que vous êtes à l’heure et honnête. Mais à l’époque, c’était négatif, cela voulait dire que vous étiez un idiot.

Comment fûtes-vous accueillis par les Allemands à l’époque ?

Le gouvernement était heureux de nous accueillir. Mais dans la société, j’étais marginalisé. L’antisémitisme sévissait encore. Je n’ai jamais été en danger physique mais on me rappelait sans cesse que j’étais juif, que les Juifs n’étaient pas honnêtes et prenaient l’argent des autres.

Vraiment ? Dans les années cinquante ?

Oui, les professeurs avaient grandi et étudié sous le régime nazi. L’idée prédominait que puisque l’Allemagne avait payé pour les réparations, l’affaire était close. La communauté juive, de son côté, s’était renfermée. Les parents disaient à leurs garçons : "N’aie pas de relations avec les filles, car leurs parents ont peut-être été nazis."

Votre mère venait de Berlin et votre père de Bavière. Est-ce que votre famille a retrouvé ses possessions à son retour en Allemagne ?

Non. Ils avaient avant la guerre une maison pour laquelle ils ont reçu une compensation en 1945 qui correspondait à moins de 5 % de sa valeur. Quittant l’Allemagne, ils pensaient qu’ils ne reviendraient jamais. Ils se disaient que c’était mieux que rien. Au retour, mon père a travaillé dans l’administration, ma mère était femme de ménage. J’ai suivi un apprentissage pour réparer des télévisions. La situation est meilleure aujourd’hui. Il y a moins d’antisémitisme. Plus l’éducation est élevée, moins il y a d’idées mauvaises… Mais l’antisionisme est très présent. Israël est diabolisé. L’autre dimanche, la "Frankfurter Allgemeine Zeitung", un journal réputé, a publié une infographie sur l’utilisation du téléphone dans le monde. La Bande de Gaza et la Cisjordanie étaient identifiées comme des territoires occupés. Mais il n’y avait aucune mention de ce type à propos du Cachemire, de Chypre ou du Tibet. Israël était singularisé. Pourquoi ?

Pourquoi avez-vous lancé ce journal en anglais ?

L’idée est de montrer qu’il y a une opportunité pour la réconciliation entre Juifs et Allemands. Nous voulons montrer ce qui nous rassemble. Nous publions 50 000 exemplaires en anglais mais aussi 200 000 en allemand qui sont insérés dans "Die Welt", à sa demande. Nous devons être le plus grand journal juif en dehors d’Israël. Nous vivons sans subsides, grâce à la publicité.

Les Juifs d’Allemagne veulent-ils être considérés comme normaux ?

Oui, mais cela ne dépend pas que de nous. J’adore aller en vacances au Portugal. Je ne parle pas la langue et j’y suis une personne normale. J’ai vécu aussi plusieurs mois en Australie. J’habitais alors en Bavière. Personne ne savait où se trouvait la Bavière. La différence se marque par de petites choses. Certains me demandent ce que je pense de mon Premier ministre. Ils ne pensent pas à Angela Merkel, mais à Benjamin Netanyahou. D’autres me demandent : "Pourquoi tuez-vous des Palestiniens ?" Le nouvel antisémitisme n’est pas contre le Juif "per se" mais lié au sionisme qui est perçu par certains comme diabolique.

N’y a-t-il pas une contradiction à revendiquer la normalité et en même temps à vouloir vous identifier comme Juif ?

Certains me disent que je serais bien plus heureux si j’effaçais mon identité juive. Je leur dis : "Bien sûr, mais vous, voulez-vous faire l’impasse sur vos racines chrétiennes ou votre identité allemande ?" Je suis juif par tradition. Cela fait partie de moi.

Avez-vous des enfants ?

Trois. Ma fille vit en Israël. L’un de mes fils est en Chine. Et mon deuxième fils est à Berlin. Il a grandi catholique, mais il sent une attraction pour le monde juif.

Que pensez-vous des conflits qui agitent la communauté juive de Berlin, cette tension entre les Juifs allemands et ceux qui sont arrivés de Russie dans les années 90 ?

On devrait se comporter comme en Afrique du Sud : un homme, une voix. La majorité est russe. Il ne restait plus que 1 à 2 % de Juifs allemands après la guerre. Puis sont arrivés les Juifs polonais. Aujourd’hui ceux-ci prétendent qu’ils sont allemands et que les Russes sont les étrangers. C’est insensé. Il y aura une assimilation, et c’est bien comme cela.

Les Russes, qu’apportent-ils ?

A leur arrivée, ils n’avaient aucune idée de la religion juive. Ils savaient qu’ils étaient juifs parce que c’était indiqué sur leur passeport. Ils connaissaient deux ou trois mots en yiddish. Presque 60 % d’entre eux ont depuis délaissé la communauté juive de Berlin. Sur les quelque 220000 qui ont été admis, seuls 85000 environ sont membres de la communauté.

Quand même, une énergie nouvelle ?

Bien sûr. La nouvelle génération parle parfaitement l’allemand. Elle est bien éduquée et brillante. C’est à nous, les Juifs, mais aussi à la société allemande, de les aider à s’intégrer.


Retrouvez le troisième épisode en immersion à Berlin dans La Libre Belgique du jour