Amanda, la voix et l’oreille des présidents

" Oui, Sarkozy n’avait bu que de l’eau !" De Mitterrand à Sarkozy en passant par Chirac, l’interprète anglais du Palais de l’Elysée entre 1984 et 2012 nous confie anecdotes et souvenirs avec les 3 présidents. L’occasion aussi de se pencher sur une fonction cruciale pour les relations diplomatiques françaises avec la Maison Blanche et le 10 Downing Street. Amanda Galsworthy est l’Invitée du samedi de LaLibre.be.

Amanda, la voix et l’oreille des présidents
©REPORTERS
Dorian de Meeûs

" Oui, Sarkozy n’avait bu que de l’eau !" De Mitterrand à Sarkozy en passant par Chirac, l’interprète anglais du Palais de l’Élysée entre 1984 et 2012 nous confie anecdotes et souvenirs avec les 3 présidents. L’occasion aussi de se pencher sur une fonction cruciale pour les relations diplomatiques françaises avec la Maison Blanche et le 10 Downing Street. Amanda Galsworthy est l’Invitée du samedi de LaLibre.be.

Comment êtes-vous devenue l’interprète anglophone de l’Élysée ?

C’est vraiment par hasard. Je n’ai pas occupé de poste officiel, mais à partir d’un moment c’était moi - presque exclusivement - qui traduisais le Président de la République vers l’anglais. J’ai travaillé entre autres pour de nombreuses organisations internationales (Unesco, OCDE, Conseil de l’Europe,…), le 10 Downing Street ou encore le Quai d’Orsay. La toute première interprétation pour la présidence date de 1984, où j’ai remplacé au pied levé l’interprète qui était pressentie pour accompagner Danielle Mitterrand lors d’un voyage officiel à Londres.

Très vite, à seulement 23 ans, vous êtes appelée à travailler pour François Mitterrand qui devait prendre un appel de son homologue américain. Une traduction que vous n’avez pas oubliée…

Effectivement, quand il a décroché, le son était très mauvais, puis son labrador noir m’a sauté dessus. Baltique est resté sur mes genoux pendant tout cet épisode. J’étais très distraite et surtout stressée par cette bête qui me léchait la figure et par le casque qui s’était emmêlé dans mes cheveux. Le président était spectateur de cette scène. C’était l’angoisse.

Concrètement, comment se déroule un tel entretien entre l’Élysée et la Maison Blanche ?

Actuellement, c’est comparable à une conférence téléphonique où le Président de la République et l’interprète sont dans le même bureau avec chacun un combiné. Cela dit, à la Maison Blanche, l’interprète se connecte depuis une cabine située au State Departement (ndlr. Le ministère des Affaires étrangères américain) . Ce qui vaut pour un président français, vaut également pour le Premier ministre et ministres. La technologie a beaucoup évolué, car à l’époque de Mitterrand, j’avais un écouteur qui était relié au poste du président, ainsi qu’un combiné.

Lorsque vous traduisez un président par téléphone, devez-vous aussi faire passer des émotions, telles que la colère, la joie ou une forme de nervosité ?

Évidemment! Cela vaut pour tous les interprètes du monde et pour toute forme de communication, que cela soit entre deux chaises de chefs d’État ou à distance. Un interprète adapte également le ton de sa voix et la gestuelle.

Jacques Chirac parle couramment l’anglais, avait-il dès lors réellement besoin de vos services ?

C’est un faux débat que de savoir s’il parlait bien ou pas anglais. Car le niveau d’anglais n’est pas toujours suffisant pour exprimer des nuances dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. Bien qu’ils comprennent ou parlent souvent plutôt bien l’anglais, il y a un pas que très peu de dirigeants franchissent. Et à raison, car la traduction leur donne un certain recul, le temps de réfléchir et la liberté d’exprimer parfaitement leur pensée dans leur langue maternelle. A nous de faire passer le message dans l’autre langue.

Après avoir rencontré Thatcher, Major, Blair, Obama, Bush père et fils, Cameron, etc., vous devez en connaître des secrets.

Oui, on entend certaines choses, mais je ne suis pas dépositaire de grands secrets d’État. Et pour cause, nous intervenons et travaillons uniquement dans le domaine des relations internationales. On n’est absolument pas témoin de ce qui ressort d’affaires intérieures. Il ne faut pas s’attendre à ce que j’écrive mes mémoires, d’autant que nous ne servons pas un homme – comme peut le faire un conseiller – mais une fonction.

Vous êtes d’origine anglaise. Lors de la guerre en Irak, Tony Blair s’est étonné que vous ayez choisi le camp de la France.

Ayant beaucoup travaillé pour lui, il ne me voyait pas comme une traître, mais a fait une remarque amusante lorsque les tensions étaient très fortes : "Amanda, vous êtes l’une des nôtres… que faites-vous là ?" C’était une boutade, car ils savent tous très bien que nous sommes d’une neutralité parfaite dans notre travail. C’est une notion cruciale de l’interprétariat. La citoyenne reste à l’extérieur de la salle de réunion.

Sous sa présidence, Jacques Chirac a-t-il vraiment suspendu un déjeuner officiel pour vous permettre de déjeuner ?

C’était extrêmement gentil de sa part, mais j’étais très gênée de constater que toute la tablée me regardait manger. Cela dit, ça partait d’un très bon sentiment. Je n’oublierai jamais qu’après une traduction, je lui ai confié mon embarras d’avoir dû quitter l’anniversaire de ma fille, qui avait invité 12 amies. Il est parti 3 minutes pour rédiger une carte d’anniversaire à ma fille. C’était adorable. Très humain, Jacques Chirac se souciait beaucoup des gens autour de lui. Nicolas Sarkozy aussi d’ailleurs.

Deux présidences incomparables, non ?

La grande différence entre ces 2 présidences provient des circonstances. La crise en 2008 et l’urgence de la situation ont considérablement accéléré le rythme et l’intensité des travaux. On ne travaillait pas moins sous Chirac, mais les circonstances étaient différentes.

On entend souvent que Nicolas Sarkozy est un homme très dur avec son entourage. Vous confirmez ?

Non, pas du tout. Il est très attentif à ses proches collaborateurs, comme ils le sont d’ailleurs tous. Ils doivent l’être avec les gens dont ils dépendent d’une certaine façon. A chaque rencontre Sarkozy me demandait si j’allais bien. Un jour, au lieu de lui répondre "Oui Monsieur le président", je lui réponds "Non, pas tellement". Il m’a beaucoup étonné, car il m’a conviée 10 minutes dans son bureau pour que je puisse lui raconter la cause de mes soucis. 10 minutes, qu’il n’avait pas en réalité vu son agenda ce jour-là, mais il a pris le temps de me remonter le moral.

Vous êtes aussi le témoin d’une scène - qui a fait beaucoup de bruit - lors d’un G8. Après une rencontre avec Vladimir Poutine, Nicolas Sarkozy semblait essoufflé et pâteux à tel point qu’un journaliste belge affirmait qu’il "n’avait pas bu que de l’eau".

Oui, je démens totalement. J’étais très frappée par le gouffre entre la réalité et le reflet donné par les médias. D’autant que tout le monde sait que Nicolas Sarkozy ne touche pas une goutte d’alcool, il a horreur de ça. C’était la première grande conférence de presse internationale de Nicolas Sarkozy après sa prise de fonction. Ce jour-là, c’est moi qui le traduisais. En réalité, sa rencontre avec Poutine avait pris du retard, il n’a donc pas voulu faire attendre la presse plus longtemps. Au lieu de prendre la voiturette qui lui était destinée, il est passé par l’escalier de service. Il est donc arrivé essoufflé devant la presse mondiale. Quand j’ai entendu qu’on affirmait qu’il n’avait pas bu que de l’eau, j’étais sidérée.

Dans le bureau Ovale, il vous est arrivé de terminer une phrase de Sarkozy alors qu’il ne l’avait lui-même pas encore achevée. Il a confié à Barack Obama : "La prochaine fois, c’est elle qui fera l’entretien à ma place."

A force de traduire quelqu’un, on finit par connaître ses schémas de communication et sa façon de penser. Je vous assure que cela ne m’arrive pas souvent de terminer les phrases, mais il est vrai que l’anglais est une langue plus succincte, avec des phrases plus courtes.

Est-il arrivé qu’un interlocuteur s’adresse directement à vous et non pas au président ?

Oui. C’est assez logique, car une personne finit toujours par regarder son interlocuteur dans les yeux. Lors d’une réunion internationale, le président d’une commission s’est retourné vers moi pour me dire "Je ne suis pas d’accord avec vous Madame !". J’ai dû lui répliquer que je n’étais que le messager et non l’interlocuteur…

Savez-vous pourquoi le cabinet de François Hollande a mis fin à votre collaboration avec l’Élysée?

Je ne pense pas que cette décision vienne de lui. Notre collaboration s’est arrêtée du jour au lendemain. Je n’en sais rien, mais la roue tourne.

Trop proche de Sarkozy ?

Ils l’ont peut-être pensé, mais on ne m’a jamais rien dit. Si c’est le cas, c’est dommage, car l’impartialité est la condition sine qua non de notre profession.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus